André Langaney, prix Lyssenko en 1996 pour sa contribution à l’étude des races humaines

Par Henry de Lesquen

« M. Langaney n’a pas hésité à caricaturer de manière outrancière les thèses défendues par ses adversaires, en les qualifiant de nazies (…). »
(Tribunal correctionnel de Paris, 14 septembre 1994)

En décernant le prix Lyssenko 1996 à André Langaney, pour sa contribution à l’étude des races humaines, nous ne pouvons pas ne pas l’associer à deux de ses illustres devanciers : Albert Jacquard et Hervé Le Bras, distingués respectivement en 1990 et 1991. Les thèses d’A. Langaney sont, en effet, voisines de celles de Jacquard, dont nous écrivions : « Albert Jacquard fait partie de la petite cohorte bruyante qui nie l’existence des races. (…) L’auteur explique inlassablement que les opinions courantes n’ont aucun fondement et que nous sommes trompés par le témoignage de nos sens. Nous voyons que les races existent, alors qu’elles n’existent pas, dit A. Jacquard. La mission de la science ne consiste pourtant pas, le plus souvent, à expliquer aux gens que les phénomènes observés par eux n’existent pas, elle est plutôt d’en découvrir les causes. Lorsque Newton voit tomber une pomme, il élabore la théorie de la gravitation. Imaginons le Pr Jacquard dans la même situation : il soutiendrait que la pomme n’est pas tombée, et se gausserait ensuite de la crédulité des gens qui voient tomber la pomme, avant de condamner sévèrement l' »idéologie de la gravitation », puis de conclure que Newton est un « âne bâté » (comme Engels l’avait déjà estimé avant lui). » Ces conclusions peuvent s’appliquer aussi bien au nouveau lauréat, à ceci près, d’une part, que la « petite cohorte » dont nous parlions a grossi, au fur et à mesure que le « politiquement correct » s’installait à l’université et dans le monde de la recherche, et, d’autre part, que les commentateurs de la presse, impressionnés par le nombre et les positions que ses membres occupent parfois (l’un d’entre eux est professeur au muséum d’histoire naturelle…), se laissent de plus en plus souvent abuser par de telles inepties. La seule différence, peut-être, est qu’A. Langaney est un peu moins radical et systématique qu’A. Jacquard, ce qui justifie, sans doute, que l’un ait eu le prix six ans avant l’autre…

  André Langaney dit dans Les Hommes. Passé, présent, conditionnel : « La notion de race est (…) dépourvue de fondements et de réalité scientifique, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un grand succès dans le vocabulaire courant. » La phrase est globalement fausse, mais elle ne justifierait pas, à elle seule, l’attribution du prix Lyssenko, qui demande encore l’emploi de « méthodes et arguments idéologiques ». Ceux-ci sont nombreux, disséminés dans les ouvrages de l’intéressé, mais un passage, entre tous, doit être cité ici. Il figure dans le livre d’A. Langaney consacré à l’exposition qu’il a organisée au Musée de l’homme en 1992, sous le titre : « Tous Parents, tous différents » :
  « (…) on peut remarquer que la pratique des classifications raciales, qui a culminé, comme chacun le sait, aux Etats-Unis, dans l’Allemagne nazie et en Afrique du sud, ne s’est guère répandue en dehors des pays colonisateurs (…).
  « Clairement, la notion de races humaines est une façon imprécise de désigner des populations chevauchantes, dont l’incroyable diversité ne se prête à aucune classification simple et scientifiquement acceptable. Les seuls à avoir voulu, à tout prix, en faire une notion scientifique , sont ceux dont l’objectif avoué était d’établir des hiérarchies, de justifier des inégalités ou des oppressions économiques, quand ce n’était pas, tout simplement, de supprimer les autres. La science des classifications raciales était celle de la ségrégation raciale aux Etats-Unis (…), de la génétique raciale du IIIe Reich (6 millions de morts), de l’apartheid (…), et de la France coloniale, dont certains militaires mesuraient et classaient les « sauvages » entre deux soûleries dans les garnisons lointaines.
  « (…) Nous avons hérité l’usage commun des mots « races humaines » d’une histoire sinistre et d’une science dévoyée. »
  L’outrance de ces propos, qui relèvent d’un amalgame généralisé et du terrorisme intellectuel le plus odieux, ne serait excusable que s’ils avaient été rédigés au cours d’une de ces soûleries dont parle Langaney. Hélas, ils figurent dans un document quasi officiel, patronné par le Muséum d’histoire naturelle, pour une exposition qui s’est tenue au Musée de l’homme ! (On remarquera la délicatesse de l’auteur, qui a choisi ce cadre pour injurier et salir l’œuvre coloniale de la France…)
  L’argument par les intentions est typiquement lyssenkiste. Il importe peu, aux yeux de la science, qu’un savant soit colonialiste, voire raciste ou nazi. Seule compte la valeur intrinsèque de ses arguments. Hors de cette règle, qui découle de la nécessaire distinction des jugements de valeur et des jugements de connaissance, il n’y a pas de science possible. Au demeurant, il est totalement faux que seuls des savants « racistes » – ou taxés de racisme par les militants d’extrême gauche – aient cru à la réalité des races. Théodose Dobzhansky, généticien fort réputé et très « progressiste », déclarait à ce sujet :
  « Certaines « personnes compétentes » (…) proclament que les races humaines n’existent pas et que le terme « race » lui-même devrait être banni du vocabulaire. Cette proposition est souvent motivée par un désir louable de contrecarrer la propagande raciste. Mais faut-il pour cela nier l’existence des races ? Ou bien une telle dénégation aura-telle pour seul effet de réduire le crédit des hommes de science qui la soutiennent ? »


  Nous aurons une pensée, aussi, pour le démographe Hervé Le Bras, prix Lyssenko en 1991, parce qu’A. Langaney a volé à son secours, à l’époque, et qu’il ne cesse de le citer avec faveur dans ses ouvrages. Il l’a soutenu, de même, dans la controverse qui l’a opposé au directeur de l’I.N.E.D. et à la quasi-totalité des chercheurs de cet institut. En 1993, revenant à la charge sur le sujet, à l’occasion de la sortie du livre de Le Bras, Marianne et les lapins, il attaquait violemment l’Alliance nationale Population et avenir, association reconnue d’utilité publique, dans un article de Charlie Hebdo intitulé spirituellement Nazional-Démographie, où il procédait aux amalgames habituels. Ce papier lui a valu d’être condamné pour délit de diffamation, jugement confirmé en appel. Le tribunal correctionnel de Paris déclarait notamment : « M. Langaney n’a pas hésité à caricaturer de manière outrancière les thèses défendues par ses adversaires, en les qualifiant de nazies, manifestant à l’égard de ces derniers une véritable volonté de nuire, liée à un conflit ancien. (…) Ainsi, les propos incriminés apparaissent comme un règlement de comptes personnel de M. Langaney à l’égard d’une association dont il ne partage ni les buts ni les opinions. » (14 septembre 1994)
  Le style très personnel de M. Langaney s’épanouit dans un ouvrage intitulé spirituellement Le Sauvage central, et dont la couverture est ornée de la photographie d’une superbe bouse de vache. L’illustration donne le ton du livre, qui fait la part belle à la scatologie : nous avons droit, ainsi, à trois pages sur les cabinets à la turque et les mœurs des primates dans un zoo. Ce ne sont, il faut bien le dire, que d’innocentes gamineries, mais il y a pire. Après avoir affirmé, « (…) pour moi, le nouveau-né isolé n’a rien de spécifiquement humain » , notre auteur n’hésite pas à ajouter : « Dans ces conditions, il convient de s’interroger sur les raisons qui empêchent les parents, en particulier la mère qui se lance dans un allaitement éprouvant, de jeter le nouveau venu dans la première poubelle à leur portée ! » Ou bien, dans un passage où il évoque les mutilations sexuelles, il ose affirmer : « Les circoncisions ont sans doute tué, dans le passé, plus d’enfants que les plateaux labiaux du Tchad ou d’Amazonie. Les rabbins ou imams, qui glorifient ce genre de barbarie, égalent en cynisme les papes qui prêchent l’amour aujourd’hui, sans avoir renoncé à se présenter comme héritiers des tortionnaires toujours canonisés de l’inquisition. » Cette caricature insupportable de la religion témoigne d’un bel « humanisme », qui qualifiait M. Langaney pour donner des leçons de morale « antiraciste ».


Les races existent, nous les avons rencontrées.

  Revenons, après cette digression, qui nous a permis de mieux cerner les méthodes et arguments du lauréat, sur la question qui nous retient aujourd’hui : l’existence des races. Celle-ci, à la vérité, est un fait d’évidence. Si l’on définit la race comme une population naturelle dotée de caractères héréditaires, donc de gènes, communs, on n’éprouvera pas de grandes difficultés, quand on n’est pas obnubilé par un préjugé idéologique, pour reconnaître que l’humanité est divisée en races. Comment, d’ailleurs, pourrait-il en être autrement, puisque l’homme appartient au règne animal ? Comme l’a rappelé le professeur Gérard Lucotte, c’est le grand savant suédois Carl von Linné qui a, le premier, établi une classification générale des êtres vivants, dans laquelle il a fait entrer l’homme, tout naturellement. On dit, aujourd’hui, que l’homme appartient au règne animal, à l’embranchement des vertébrés, à la classe des mammifères, à l’ordre des primates, à la famille des hominidés et au genre Homo, famille et genre dont le seul représentant actuel est l’espèce Homo sapiens. Celle-ci, à son tour, se divise en races, comme les autres espèces vivantes, et cela d’autant plus facilement que la variabilité de notre espèce est très supérieure à celle des espèces sauvages, et n’est dépassée que par celle de certains animaux domestiques, comme le chien.
  Les négateurs – ceux qui nient les races – sont dans une position logiquement insoutenable, puisqu’ils sont bien obligés d’admettre le fait de la variabilité humaine ; ils s’obstinent, cependant, à refuser que l’on classe les individus en fonction de leurs différences, en reconnaissant des catégories telles que la race. Ils devraient nier, a fortiori, les races animales, et, du même coup, renoncer à tout effort de classification, de systématique. Ne serait-ce pas renoncer aussi à la science, qui a pour objet de mettre de l’ordre dans l’apparente confusion du monde ?
  Les races humaines ont été étudiées selon deux approches complémentaires. La première, la plus ancienne, est celle de l’anthropologie classique, qui s’attachait surtout à mesurer certains caractères physiques, dont on supposait qu’ils étaient relativement indépendants du milieu. La seconde est celle de la génétique des populations, qui étudie les différences au niveau du génome humain. Il est remarquable que ces deux approches aboutissent, en gros, aux mêmes résultats, comme l’a souligné Gérard Lucotte. En effet, nos gènes, et plus généralement le message codé porté par notre A.D.N., restent mal connus. Même quand le projet de déchiffrage du génome humain sera achevé, nous ne serons pas au bout de nos peines, parce que nous serons, en quelque sorte, comme les étruscologues, détenteurs d’un texte immense – l’équivalent d’une bibliothèque de 2.000 livres de 500 pages, soit 3 milliards de signes – que nous pourrons lire, mais dont nous ne pourrons comprendre que quelques mots. La valeur fonctionnelle de la plus grande partie du génome nous échappera encore longtemps. Dans l’immédiat, notre savoir est encore plus limité. Les généticiens ne travaillent que sur les cas les plus simples, en commençant par ceux qui vérifient la règle : « un gène, un caractère ». On ignore les déterminismes génétiques de caractères observables, et fortement héritables, comme la taille ou l’intelligence, qui sont probablement très complexes. Ainsi l’anthropologie traditionnelle et la génétique des populations ne peuvent-elles étudier les mêmes données.
  Or, les deux approches conduisent à valider, en le perfectionnant, le jugement ordinaire, qui reconnaît trois grandes races : les blancs, les jaunes et les noirs, ou, en termes techniques, les caucasoïdes, les mongoloïdes et les négroïdes, auxquels il faut sans doute ajouter les australoïdes (en Australie et Nouvelle-Guinée), ainsi que la race hottentote ou khoïsanoïde, dans le sud de l’Afrique. Ces races de premier niveau se subdivisent, à leur tour, en sous-races , comme, en Europe, les races méditerranéenne, alpine, nordique, dinarique, est-baltique .
  L’inconséquence de notre lauréat est telle, au demeurant, qu’il reconnaît, à l’occasion, la pertinence de cette classification, sans employer, toutefois, le terme de race, dans les textes mêmes où il pourfend les auteurs qui ont l’exposée. Dans un paragraphe intitulé L’Homme inclassable, ou la connaissance contre l’évidence, de son ouvrage Les Hommes, dont nous avons cité une phrase négatrice, il écrit :

  « Les comparaisons entre les fréquences des gènes conduisent à considérer trois grands groupes de populations et un certain nombre de populations périphériques, intermédiaires ou inclassables. Les Indo-Européens et les Africains noirs constituent deux groupes relativement homogènes, indiscernables pour certains systèmes génétiques (…) et assez différents pour d’autres (…). Les Orientaux, les Océaniens et les Amérindiens constituent un troisième groupe, très hétérogène en raison de l’évolution très particulière des populations migrantes et morcelées. »
  Comprenne qui pourra ! André Langaney n’est pas gêné d’affirmer une chose et son contraire, à quelques lignes de distance. Il est évident, en effet, que les « groupes » dont il parle ne sont autres que les trois grandes races bien connues. L’auteur illustre son propos par un graphique qui représente les « distances génétiques » entre les diverses populations du globe . Il doit y attacher une certaine importance, puisqu’il le reprend dans le livre de l’exposition ; il y figure même deux fois, dans le corps du texte et sur la quatrième de couverture . Or, ce graphique est parfaitement compatible avec la classification raciale dont nous avons parlé : il démontre le contraire de ce que l’auteur prétend avoir établi.

  Comment se sont formées ces races entre lesquelles se divisent l’espèce humaine ? Sur cette question, deux théories s’affrontent .
  Selon la théorie polycentriste, soutenue autrefois par Carleton S. Coon, et aujourd’hui par Milford Wolpoff, les races modernes se sont formées indépendamment dans les diverses parties du monde, à partir de populations d’Homo erectus séparées depuis un million d’années ou davantage. Dans ce cas, Homo sapiens et Homo erectus devraient être considérés comme deux stades évolutifs d’une même espèce, plutôt que comme deux espèces distinctes.
  Selon la théorie monocentriste, au contraire, l’homme moderne n’est apparu qu’en un seul endroit, en un seul « centre » de dispersion, probablement en Afrique, il y a 100.000 ans, peut-être 200.000 ans, et les races modernes se sont formées sur cette période relativement courte, dix fois moindre que celle envisagée dans l’autre théorie.
  Comme le remarque Gérard Lucotte, on peut imaginer bien des intermédiaires entre les deux modèles, en admettant que des flux génétiques se sont maintenus entre les populations d’Homo erectus (variante de la théorie polycentriste), ou que l’homme moderne, en se répandant sur la planète, s’est métissé avec les populations locales (variante de la théorie monocentriste).
  Les paléoanthropologues préfèrent souvent la première théorie, parce qu’ils observent des éléments de continuité entre les fossiles successifs recueillis dans une même région. Les généticiens adhèrent à la seconde, parce qu’ils croient à l' »horloge moléculaire » ; en supposant que l’évolution s’est faite à une vitesse constante, au niveau moléculaire, on peut dater les ancêtres communs des êtres vivants actuels en mesurant les différences de leur patrimoine génétique. Le choix entre les deux théories dépend donc essentiellement de la confiance accordée à l’hypothèse de l’horloge moléculaire, qui soulève de sérieuses difficultés, tant dans son principe que dans son application .


Les objections des négateurs

  Langaney et les autres négateurs emploient trois types d’arguments fallacieux pour rejeter à la fois le sens commun et les résultats scientifiques concordants que nous avons résumés. Ce sont : le sophisme de la continuité, le sophisme de la variabilité, le sophisme de l’intentionnalité. Les deux premiers restent du domaine de la discussion scientifique, bien qu’ils soient faux. Le dernier est purement idéologique ; comme nous l’avons déjà évoqué, nous n’insisterons pas.

Le sophisme de la continuité

  Les négateurs remarquent d’abord que les anthropologues n’ont jamais pu se mettre tous d’accord sur un système de classification, tant les types intermédiaires sont nombreux qui permettent de passer insensiblement d’une « race » à une autre. « L’humanité, dit André Langaney, se présente (…) comme un ensemble continu, une sorte de nappe qui se rétrécit ici ou là, isolant plus ou moins bien des ensembles de population d’effectifs variables et plus ou moins homogènes. » Il serait donc vain de vouloir découper des catégories dans cet ensemble.
  Cet argument de continuité ne prouve rien. Il rappelle même fâcheusement le sophisme d’Achille et de la tortue : sous prétexte que le mouvement est infiniment divisible, Achille « au pied léger » ne parviendrait jamais à rattraper la tortue… C’est ainsi que Zénon d’Elée prétendait démontrer l’impossibilité du mouvement par le fait qu’un objet doit, pour se déplacer, franchir une infinité de points intermédiaires ; il était alors facile au philosophe sensé de démontrer la réalité du mouvement : il n’avait qu’à marcher. De la même manière, il suffit aujourd’hui de prendre l’avion de Paris à Tokyo, ou de Dublin à Dakar, pour se convaincre que les races sont une réalité…
  On pourrait aussi bien nier la lumière et les couleurs que les races, en remarquant que l’on passe insensiblement du noir au blanc, entre lesquels il y a toutes les nuances de gris, ou du jaune au bleu, entre lesquels il y a toute la gamme des verts.
Du reste, il ne faut pas surestimer les divergences entre les classifications proposées par les anthropologues ; ils admettent tous, à la base, le schéma des trois grandes races, qu’ils sont simplement obligés de compliquer, pour tenir compte des races marginales d’Australie ou d’Afrique du sud, ou bien pour détacher les populations amérindiennes des autres mongoloïdes. Quoi qu’il en soit, la variété des classifications zoologiques ne fait pas douter de la diversité des espèces animales.
  D’autres auteurs (mais non A. Langaney) ajoutent que les « races géographiques » qui se sont effectivement formées dans le passé ont aujourd’hui tendance à disparaître par métissage, à mesure que deviennent plus faciles les communications et plus fréquents les échanges entre les peuples. Il est curieux d’en tirer argument contre l’existence des races, car, si les races sont susceptibles de disparaître par métissage, c’est qu’elles sont présentes au départ. De toute façon, le métissage n’élimine pas les races, il ajoute un type intermédiaire aux deux types d’origine, et il peut même donner naissance, à la longue, à de nouvelles races, comme cela est en train, sans doute, de se faire en Amérique latine.
  Il est amusant de remarquer que ceux qui invoquent l’universalité du métissage pour nier l’existence des races, et qui s’écrient : « Nous sommes tous des métis » , rejoignent l’opinion de Gobineau, qui écrivait, quant à lui, dans l’Essai sur l’inégalité des races humaines : « L’espèce blanche (nous dirions : la race blanche), considérée abstractivement, a disparu de la face du monde. (…) elle n’est plus maintenant représentée que par des hybrides. »


Le sophisme de la variabilité

  Les techniques d’électrophorèse, utilisées depuis 1966, ont révélé que la variabilité génétique était bien plus grande que les spécialistes ne l’imaginaient jusqu’alors. De plus, les différences génétiques à l’intérieur d’une race sont très supérieures à celles qui séparent les races : selon Masatoshi Nei, la variabilité intraraciale représente 90 % du total, la variabilité interraciale (entre les trois grandes races), 10 % seulement . Les négateurs ont cherché à tirer parti de ce résultat. Il était pourtant prévisible, à notre avis, car il est aisé d’observer, dans tous les groupes raciaux, des petits et des grands, des maigres et des gros, etc., même si la taille ou le poids moyen ne sont pas les mêmes.
  Le classement d’une série quelconque d’individus ou d’éléments dépend entièrement du point de vue retenu. Par exemple, on peut ranger les livres d’une bibliothèque selon leur contenu (en séparant les romans des essais…), selon la date de la parution, selon l’ordre alphabétique du nom de l’auteur, ou la qualité de la reliure, etc.. De même, on peut classer les êtres humains selon la race, le sexe, l’âge, la santé, le groupe sanguin, etc.. Toutes ces classifications ont leur intérêt et leur pertinence et il est idiot d’expliquer que l’une détruit l’autre, comme le fait cependant A. Langaney . Pour se convaincre de l’absurdité du procédé, il suffit de remarquer qu’il permettrait de nier, par exemple, les catégories sexuelles. En effet, les hommes, comme les femmes, se répartissent entre les groupes sanguins A, B et O : il vaut mieux, pour un homme de race blanche, recevoir du sang d’une femme noire, s’il est du même groupe, que celui d’un autre homme de la même race, s’il ne l’est pas. De la même manière, on pourrait nier les différences entre espèces, puisque le système ABO se retrouve chez le chimpanzé. Si les races n’étaient pas une réalité, les espèces ne le seraient pas non plus !
  Selon A. Langaney, l’homme partage 99,9 % de ses gènes avec le chimpanzé : il exagère sans doute, 99 % paraît une estimation plus raisonnable . Cela ne signifie pas, au demeurant, que deux individus pris au hasard dans chacune des deux espèces sont génétiquement identiques à 99 %, mais que les allèles (variantes des gènes) caractéristiques d’une espèce ne sont qu’1 % du total. Or, nous avons la faiblesse de penser que cet écart d’1 % n’est pas négligeable…

  Les différences raciales, qui ne remettent évidemment pas en cause l’unité de l’espèce humaine, portent essentiellement sur certains gènes. Ceux-ci ne seront bien connus que lorsque le génome humain aura été entièrement exploré, dans toutes ses variations, ce qui est une vaste entreprise. En attendant, on peut tout au plus calculer des corrélations statistiques entre ces gènes, dont l’emplacement n’est pas connu, mais dont on observe les effets, et certains autres, comme ceux qui déterminent les groupes sanguins. Il n’y a pas lieu d’accepter le réductionnisme de certains spécialistes de la génétique des populations, comme André Langaney, qui dénient toute valeur à l’anthropologie traditionnelle. Pour autant, les progrès de la génétique sont riches d’enseignement sur les races et l’histoire des races, notamment parce qu’ils mettent au jour des « marqueurs raciaux », c’est-à-dire des gènes ou caractères génétiques simples inégalement distribués entre les groupes raciaux. Le système ABO était déjà riche d’enseignements, sa répartition n’étant pas la même dans toutes les populations, mais on a trouvé depuis de nombreux marqueurs, plus spécifiques, qui n’apparaissent que dans une seule race : par exemple, pour le groupe sanguin Diego, l’allèle A est propre à la race jaune ou mongoloïde ; pour le groupe sanguin Duffy, l’allèle O n’existe que chez les noirs .
Dans le même ordre d’idées, A. Langaney veut faire croire que les différences raciales ne portent que sur des détails superficiels, des caractères visibles tels que la couleur de la peau, la forme des cheveux, etc., ce qu’il appelle la « carrosserie », tandis que l’essentiel est constitués de caractères cachés (le moteur ?), qui seraient les mêmes pour toutes les races. En effet, l’auteur, qui adopte la thèse « monocentriste », estime que les races sont d’origine trop récente pour qu’elles aient pu diverger beaucoup. Les différences de « carrosserie » entre les populations s’expliqueraient par une adaptation aux conditions locales du climat .
  L’image de la carrosserie est malheureuse, car il est rare de trouver un moteur de Ferrari sous le capot d’une 2 CV. En fait, rien ne permet d’établir une dichotomie entre caractères visibles et caractères cachés. Les traits de la personnalité, qui sont souvent aussi héritables que l’aspect physique, font-ils partie de la « carrosserie » ou du moteur ? Le climat a pu influencer la couleur de la peau, bien que ce ne soit pas si évident, puisque que l’on trouve des hommes de race jaune sur l’équateur, comme au pôle Nord. Mais l’adaptation aux conditions locales porte normalement sur l’ensemble du génotype, et non seulement sur des caractères isolés. De plus, l’homme étant un être de culture et de civilisation, il modifie son environnement en fonction de ses besoins. L’évolution est donc déterminée au moins autant par les conditions socioculturelles que par les conditions géographiques.
  Enfin, même si l’on accepte l’hypothèse monocentriste, il reste que 100.000 ans représentent 5.000 générations (les femmes avaient autrefois leurs enfants très jeunes), et que c’est bien assez pour que se produise une variation considérable au sein de l’espèce humaine, qu’elle soit due au climat ou à bien d’autres facteurs. Finalement, la nature des différences raciales est une question empirique, et la vérité oblige à dire qu’elles ne portent pas seulement sur des aspects anecdotiques, comme le prétend A. Langaney. Le bilan dressé dans l’ouvrage de Jean-Pierre Hébert, Race et intelligence, montre qu’elles sont importantes .

  Selon A. Langaney, « les multiples expériences de transplantation qui ont été faites empiriquement (sic) prouvent que les différenciations sociales de l’espèce humaine ne relèvent en rien de différences génétiques entre les populations » . Si l’on prend isolément un individu quelconque, il est évident, en effet, qu’il hérite d’un patrimoine culturel sur lequel il a peu de prise. Par exemple, un enfant espagnol adopté par une famille française aura le français comme langue maternelle, même si jamais aucun de ses ancêtres ne l’a parlé. La langue française est pour lui une donnée, qu’il reçoit comme beaucoup d’autres.

  L’individu subit la culture de la société où il vit : elle lui est imposée, quelle que soit sa biologie propre. A de rares exceptions près, on peut tenir pour négligeables les modifications qu’il introduit dans la société à laquelle il appartient. De là à admettre qu’on peut dissocier les deux ordres de fait, le biologique et le culturel, il n’y a qu’un pas. Mais, en le franchissant, on commet le « sophisme de composition », qui consiste à oublier que les propriétés du tout ne se réduisent pas à celle des parties. Ce qui est vrai d’un seul individu ne l’est plus d’un grand nombre. L’entrée massive de nouveaux venus dans une société quelconque, en supposant même qu’ils puissent se dépouiller de leur culture d’origine, ne peut manquer d’avoir de grandes répercussions sur le fonctionnement de cette société. On en trouve un exemple concret, en matière de langue, dans le phénomène créole. Les esclaves noirs emmenés en Amérique ont formé des dialectes qui leur étaient propres. Langue mixte, le créole comprend une base européenne (anglais pour la Jamaïque et la Barbade, français en Haïti et en Martinique), altérée par ses usagers sur le plan de la grammaire et du vocabulaire.

  « Le magistère antiraciste, écrit Claude Imbert, brave sottement l’opinion commune en affirmant que les races n’existent pas. » Comme dans le célèbre roman d’Orwell, 1984, les négateurs proscrivent l’usage de certains mots . Dans une société communiste pure et dure, il est impossible de demander la liberté, puisque les libertés « bourgeoises » sont une duperie, et que la vraie liberté est celle d’obéir au parti communiste. De même, pour André Langaney et autres négateurs, il est interdit de parler de races ou d’inégalité, sans passer pour un complice des crimes contre l’humanité.


Les races sont-elles inégales ?

  Sur la question de l’inégalité des races, qui donne aisément lieu aux pires anathèmes, il est tentant de clore le débat, mal engagé, par quelques remarques de bon sens, car, pour qui adhère aux idées humanistes, les hommes, comme les races, sont égaux en dignité ; de plus, les inégalités ou supériorités éventuelles que l’on trouvera entre eux et entre elles sont relatives : elles dépendent du point de vue. Nous écrivions, à ce propos, dans La Politique du vivant : « L’antiracisme authentique ne peut se fonder que sur le respect des différences. (…) (Il) admet l’existence des races, qui est un fait d’évidence, mais se refuse à établir entre elles une quelconque hiérarchie : si les races sont différentes, on ne saurait pour autant les qualifier d’inférieures ou de supérieures – pas plus qu’on ne songe à classer Hokusaï par rapport à Dürer… »
  Cependant, on ne peut en rester là, si l’on veut sortir de la confusion actuelle. Qu’entend-on, tout d’abord, par inégalité ? A l’origine, « inégalité » est simplement le contraire d’égalité et n’implique pas de comparaison entre les termes. En ce sens, il est évident que les races sont inégales, qu’elles ne sont pas égales, puisqu’elles sont différentes. Mais l’esprit humain a une tendance irrépressible à comparer, et à poser des jugements de valeur entre les éléments qu’il compare. D’où une seconde acception du mot, qui implique alors la supériorité de l’un et l’infériorité de l’autre. (Le vocabulaire des mathématiques ajoute, d’ailleurs, à l’ambiguïté, puisque la relation d’inégalité, x < y ou x > y, est autre chose que la relation de différence ou de non-égalité, x ¹ y.) Les choses se compliquent encore, pour qui voudrait parler d’inégalité des races, parce que, d’une part, la supériorité éventuelle d’un groupe sur un autre, ou d’une race sur une autre, dépend du paramètre étudié, et que, d’autre part, elle ne sera vraie qu’en moyenne, et non, la plupart du temps, pour tous les individus qui composent respectivement chacun des groupes.

  Le Q.I. (quotient intellectuel), qui mesure l’intelligence, ou du moins certains de ses aspects, est le paramètre non physique qui a été le plus étudié, et de loin, surtout aux Etats-Unis. On a observé de grandes différences entre les groupes ethniques, plus ou moins homogènes sur le plan racial. C’est ainsi que les noirs américains ont un Q.I. inférieur en moyenne de 15 points par rapport au reste de la population, ce qui est considérable, puisque la moyenne générale est de 100. Et l’on sait, depuis les travaux fondamentaux d’Arthur Jensen et d’autres, que cet écart de 15 points est essentiellement imputable à des différences génétiques . Cette conclusion n’a rien de surprenant, dès lors que le Q.I. a un coefficient d’héritabilité de 80 %, au niveau individuel .
  Richard J. Herrnstein et Charles Murray écrivent à ce propos : « En dépit du terrorisme intellectuel qui règne sur le sujet, les différences ethniques dans le domaine des capacités cognitives ne sont ni surprenantes ni douteuses. Les populations nombreuses diffèrent de bien des manières, tant sur le plan biologique que sur le plan culturel. Il n’est pas surprenant qu’elles puissent différer, au moins légèrement, sur le plan de leurs capacités cognitives. » En fait, deux populations naturelles ont très peu de chances d’être exactement identiques pour un paramètre continu quelconque, qu’il s’agisse de la taille ou du Q.I..
  Soulignons, cependant, que l’écart évoqué ne porte que sur des moyennes. Le Q.I. se répartit, au sein d’un groupe, selon une courbe en cloche (dite de Gauss), et les deux courbes, celle des noirs et celle des autres Américains, se recouvrent largement. Ainsi, beaucoup de noirs ont des Q.I. supérieurs à ceux de beaucoup de blancs. Cela montrerait, s’il en était besoin, qu’il est aberrant de réduire un homme à son groupe.
  D’où viennent ces différences entre races ? Sont-elles en rapport fonctionnel avec les gènes caractéristiques des races, ou bien sont-elles déterminées entièrement par d’autres gènes, indépendants des premiers ? Nous n’en savons rien. Ainsi, au delà des polémiques stériles et des procès d’intention, un vaste champ de recherches est ouvert aux anthropologues.
  Il va de soi qu’A. Langaney n’accepte pas ces conclusions. « De nombreux travaux, dit-il, ont clairement montré que les différences de moyennes de Q.I. clamées entre noirs et blancs américains s’expliquaient totalement par les biais dus aux classes sociales des enquêtés et à la couleur de peau des enquêteurs. » C’est le contraire qui est certain, comme on pourra s’en convaincre en se reportant aux ouvrages écrits respectivement par Arthur Jensen, Jean-Pierre Hébert, Richard J. Herrnstein et Charles Murray. Faute de meilleurs arguments, A. Langaney se livre à des attaques indignes contre les savants qui ont établi les résultats qu’il conteste. Il vitupère « les falsifications des psychométriciens racistes, tels que Jensen ou Eysenck » , « les élucubrations des soi-disant « généticiens de l’intelligence » » , et il s’en prend tout spécialement au prix Nobel William Shockley, inventeur du transistor, qui a fait une seconde carrière scientifique dans le domaine de la psychologie, qu’il accuse de « faire l’apologie du racisme » . De tels procédés faisaient de M. Langaney un candidat idéal pour le prix Lyssenko.

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  Le véritable humanisme suppose une conception équilibrée des relations entre le biologique et le culturel : si le culturel n’est pas indépendant du biologique, il n’en est pas pour autant un simple reflet. Biologique et culturel forment un tout : une société est un système bioculturel complexe où les deux sphères s’interpénètrent et interagissent.

  L’originalité d’une société, d’une culture, ne peut ni s’expliquer indépendamment de sa biologie, ni s’y réduire. Tel était le sens de l’intervention du président Giscard d’Estaing au colloque « Biologie et devenir de l’homme », en 1974 : « Le patrimoine spirituel d’une civilisation vécu collectivement répond au patrimoine génétique d’une descendance biologique. »
  L’antiracisme authentique consiste donc à reconnaître l’existence et la diversité des races humaines et à affronter ce problème en toute conscience, au lieu de pratiquer une politique de l’autruche aussi indéfendable scientifiquement qu’elle serait désastreuse dans la pratique. Nous devons avoir la lucidité de prendre en considération les différences génétiques entre les peuples du monde et, à l’intérieur de chaque peuple, entre les groupes et les individus qui le composent. Acceptons l’humanité telle qu’elle est, et non telle que le préjugé égalitaire voudrait qu’elle soit, sans oublier que c’est la valeur morale, et non l’intelligence, qui fait la dignité de l’homme. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle pourra sauver la diversité qui fait sa richesse, sans compromettre son unité et sa spécificité vis-à-vis du monde animal.


DE L’EXISTENCE DES RACES HUMAINES
ET DE LEUR BASE HEREDITAIRE

par Gérard Lucotte,
professeur à l’École d’anthropologie de Paris


  Etymologiquement, le terme de « race » proviendrait du latin radix, ce qui fait référence à la racine et évoque l’image de l’arbre généalogique. Depuis la Renaissance, le terme de race correspond à une « notion pratique », ce qui désigne tout à la fois : la lignée, la famille, et la génération (continuée de père en fils, et ce, plus précisément, dans le cas des familles nobles). Ce n’est qu’au moment des grandes mutations sociopolitiques du XVIIIe siècle (et lors de la remise en cause des ordres privilégiés) que la notion de race change de sens pour désigner « une collection d’individus de même origine géographique que réunissent des traits physiques analogues ».
  Cette notion de race humaine, correspondant aux observations communes, a en effet été introduite pour la première fois dans le domaine scientifique par Linné, à l’occasion de la seconde édition (1740) de son Systema Naturæ. Ce grand classificateur distinguait en effet, à l’intérieur de l’espèce humaine, des « variétés » ou sous-espèces naturelles, correspondant à des types morphologiques et des adaptations géographiques déterminées ; quatre catégories sous-spécifiques, particulièrement, sont ainsi distinguées par cet auteur : l’Européenne, l’Africaine, l’Asiatique et l’Américaine, caractérisées selon des critères à la fois géographiques, descriptifs, mais aussi psychologiques (ainsi, l’Européen est décrit comme « léger, vif, inventif et gouverné par les lois »).

  Le naturaliste allemand Friedrich Blumenbach est à juste titre considéré comme le père de l’anthropologie raciale. Dans la première édition (1775) de son ouvrage De l’Unité du genre humain et de ses variétés, suivant en cela Linné, il spécifia à l’intérieur de notre espèce un petit nombre de variétés, décrites uniquement en fonction de leur aspect physique et en précisant l’étendue de leurs répartitions géographiques, et auxquelles (en 1795) il donna les noms suivants :
1) – Les Caucasiens (terme utilisé par lui pour la première fois), répartis en Europe, au Proche-Orient, en Inde et en Afrique du nord ;
2) – les « Mongoliens » (on dit aujourd’hui « mongoloïdes »), en Asie de l’est, auxquels il rattache plus tard les Esquimaux ;
3) – les Ethiopiens, qui en fait regroupent tous les peuples de l’Afrique au sud du Sahara ;
4) – les Américains ;
5) – les Malais, en Asie du sud-est et en Océanie.
Cette catégorisation, dans ses grandes lignes, correspond à ce que l’on nomme de nos jours les « grand-races ».
  Au cours de la période qui suivit, de notables essais de rationalisation de ce type de descriptions furent entrepris, et ce, tout particulièrement à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, dans le cadre de la Société d’anthropologie de Paris, fondée par Broca en 1859 ; toute une série de médecins anatomistes s’appliqueront, en pleine période positiviste, à quantifier les différences raciales de façon objective (par biométrie = mesure, et craniométrie = mesures particulières concernant le crâne). Axées essentiellement sur l’anthropologie physique, les techniques descriptives anatomiques et les mensurations aboutirent finalement à une extrême précision dans les enquêtes anthropométriques. Les trois conclusions fortes qui se dégagèrent de cet ensemble d’études concernant les races furent :
1) – La conception de la race comme un type statistique, quelle que soit la nature de la mesure utilisée, caractérisée par un mode central et une dispersion des valeurs autour de cette valeur moyenne ;
2) – la hiérarchie des caractères, le choix des critères premiers servant à l’établissement d’un arbre taxonomique permettant de subdiviser en catégories de plus en plus restreintes (grand-races, races, sous-races…) ;
3) – En conséquence de 1) et 2), l’établissement de différentes classifications raciales, de plus en plus complexes, et les tentatives de conciliation entre ces diverses classifications.
  De tels travaux, basés sur le phénotype (c’est-à-dire les caractères visibles) – et en supposant que les caractères phénotypiques étaient déterminés de façon héréditaire – se poursuivirent activement pendant toute la première moitié du XXe siècle. Il apparut cependant qu’il était nécessaire de fonder une nouvelle anthropologie sur l’analyse directe du génotype. Bien que l’existence de sous-groupes de nature héréditaire à l’intérieur de l’espèce humaine soit évidente, la difficulté était d’établir précisément la base de cette distinction génétique. La découverte du premier groupe sanguin (ABO) en 1900 permit d’initier les travaux d’anthropologie génétique et, dès 1919, Hirschfeld et Hirschfeld identifièrent trois « types » ABO (d’après le rapport des groupes sanguins A et AB dans la population) ; ces auteurs furent les premiers à établir les bases d’une classification raciale génétique, qui permettait de séparer les habitants de l’Europe de ceux du reste du monde.

  Lawrence Snyder (1926) proposa par la suite l’étude des fréquences des allèles A, B et O (quatre phénotypes : A, B, AB, et O ; six génotypes : AA et AO, BB et BO, AB et OO – car les allèles A et B sont dominants sur l’allèle O), plutôt que les taux de groupes sanguins étudiés par les Hirschfeld, pour comparer les populations. Il arriva ainsi à une synthèse des différents peuples qu’il avait étudiés, en sept types : l’Européen, l’Intermédiaire, l’Hunan, l’Indo-Manchourien, l’Africo-Malaisien, le Pacifico-Américain et l’Australien. Lors de son deuxième article de 1930, Snyder insista sur « la nécessité d’ajouter les groupes sanguins comme critères additionnels de la classification des races », et prédit que, dans le futur, « aucune étude anthropologique ne pourrait être complète sans la connaissance des fréquences des groupes sanguins ».
  La question qui se posait initialement était celle des « marqueurs raciaux ». Les races diffèrent-elles par des fréquences alléliques variables pour A, B ou O, ou existe-t-il des allèles particuliers dans chaque race ? La réponse fut intermédiaire, dans ce sens que des études de plus grande ampleur montrèrent, dans le cas le plus extrême, que les natifs d’Amérique, par exemple, ont des fréquences très élevées de l’allèle O (fréquences qui, selon les populations, peuvent atteindre jusqu’à 90 %) et virtuellement pas d’allèle B.
  D’autres marqueurs génétiques furent découverts à la suite du système ABO, notamment le système MN dans les années vingt, et le système Rhésus (Rh) – qui, en raison de sa haute complexité, est hautement discriminatif – dans les années quarante. La prise en compte simultanée de plusieurs systèmes de groupes sanguins lors de la comparaison entre populations permet les premières synthèses anthropologiques : en 1948, le sérologiste Alexander Wiener sépara l’ensemble des populations étudiées dans le monde à cette époque suivant les trois grandes races (Caucasoïde, Négroïde et Mongoloïde) sur la base de la fréquence des groupes sanguins connus à cette date ; peu après, il en ajoutera deux autres (Australiens et Américains), et cette distribution des groupes humains sur base génétique – reprenant la classification de Blumenbach – fut reconsidérée à nouveau lors de l’ouvrage de synthèse de grande ampleur de William Boyd (1950). Au terme de ces premières synthèses, il apparaît, vers la fin des années 1960, que les conclusions découlant de l’examen des marqueurs génétiques étaient tout à fait identiques à celles sur les mesures des caractères raciaux dégagées par l’enseignement de l’anthropologie physique : certes, variations des fréquences alléliques autour de modes centraux et absence de limites nettes à cet égard entre les groupes considérés, mais néanmoins justification du concept de race, dont la réalité est mise en évidence par les marqueurs génétiques.

  La recherche anthropogénétique actuelle procède désormais à d’encore plus vastes synthèses. Par analyse multivariée des fréquences alléliques à de nombreux et divers types de marqueurs génétiques (groupes sanguins, mais aussi variants des protéines et des enzymes, marqueurs immunogénétiques, HLA = antigènes leucocytaires humains, et plus récemment variants d’ADN) pour un nombre représentatif de populations, il est possible de caractériser des « ensembles » de populations – dont les premiers rangs sous-spécifiques correspondent aux grand-races. Ces groupes de rang moins élevé que l’espèce peuvent être ordonnés au moyen d’arbres phylogéniques, qui représentent une hiérarchie correspondant à l’histoire de fissions et d’expansions de ces ensembles au cours du temps évolutif, à l’échelle de la planète. Le seul seuil de discontinuité observable est l’immédiat sous-spécifique (assimilé aux races) et l’on passe en transition douce aux groupes de hiérarchie plus basse – et ce, jusqu’aux populations élémentaires. A ces derniers niveaux, des changements mineurs de fréquences ou dans les modalités de traitement utilisé pour analyser les données peuvent assigner telle ou telle population à des groupes différents. Généralement, des populations « typiques » centrales (présentant le moins possible de mélanges génétiques) sont sélectionnées comme unités de base, de façon à conférer la plus grande stabilité possible aux arbres classificatoires et une compacité notable aux groupes hiérarchisés ainsi définis.
  Les travaux de ce type sont maintenant légion. Les premiers, et à notre sens les plus importants, sont ceux de Nei et Roychoudhury (Pensylvania State University, États-Unis) de 1972, réactualisés en 1974, 1982 et 1993. L’analyse globale a porté sur 121 allèles (pour 29 locus polymorphes étudiés) comparés dans vingt-six populations représentatives. L’ordre des filiations obtenu comporte une bifurcation initiale séparant les Africains de l’ensemble des autres populations, et ceci avec un pourcentage de sécurité de 100 %. Le second branchement, moins stable, sépare les Caucasiens ; le troisième – encore moins stable – sépare les populations natives d’Amérique des Asiatiques au sens large (incluant les Mongoloïdes, les natifs des îles du Pacifique, et ceux d’Australie et de Nouvelle-Guinée Papouasie – ces derniers étant quelque peu génétiquement distincts du reste des autres populations asiatiques).
Ainsi, l’anthropologie biologique moderne ne fait que retrouver et préciser la notion de grandes races humaines de Blumenbach. Les caractères raciaux utilisés sont les fréquences alléliques, à un nombre de plus en plus élevé de marqueurs génétiques différents, dont les plus performants pour l’avenir sont les variants de l’ADN. Les groupes raciaux sous-génétiques ainsi individualisés sont hiérarchisés en ensembles géographiques continentaux, selon leur ordre d’apparition au cours de l’histoire de l’homme, lors de l’évolution.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES ESSENTIELLES

1) – Hirschfeld, L. et Hirschfeld, H. (1919), « Serological differences between the blood of different races », Lancet (oct. 18), pp. 675-79.

2) – Snyder, L.H. (1926), « Human blood groups : their inheritance and racial significance », American Journal of Physical Anthropology, n° 9, pp. 233-6.

3) – Snyder, L.H. (1930), « The « laws » of serologic race-classification studies in human inheritance », IV, Human Biology, n° 2, pp. 128-33.

4) – Wiener, A.S. (1948), « Blood grouping tests in anthropology », American Journal of Physical Anthropology, n° 6, pp. 236-7.

5) – Boyd, W.C. (1950), Genetics and the races of man, Little Brown Editeur, Boston


6) – Nei, M. & Roychoudhury, A.K. (1972), « Gene differences between Caucasian, Negro and Japanese populations », Science, n° 177, pp. 434-35.

7) – Nei, M. & Roychoudhury, A.K. (1974), « Genetic variation within and between the three major races of Man, Caucasoids, Negroids and Mongoloids », American Journal of Human Genetics, n° 26, pp. 421-43.

8) – Nei, M. & Roychoudhury, A.K. (1982), « Genetic relationship and evolution of human races », Evolutionary Biology, n° 14, pp. 1-59.

9) – Nei, M. & Roychoudhury, A.K. (1993), « Evolutionary relationships of human populations on a global scale », Molecular Biology and Evolution, n° 10, pp. 927-43.

10) – Vallois, Henri, Les Races humaines, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1976.