L’instabilité institutionnelle dans les sociétés latino-américaines

Par François Bourricaud

Les Libertadores, qui ont conduit à l’indépendance les pays d’Amérique latine, n’étaient pas tous de simples aventuriers. Ils avaient une certaine idée de l’État et de l’ordre politique, comme le montre, dans un petit livre plein de sens, Promesas de la vida republicana (« Les Promesses de la vie républicaine »), un grand historien péruvien, mort il y a quelques années, Jorge Basadre. Ils voulaient passer de la société coloniale traditionnelle, qui reposait sur des ordres, où l’Eglise et la Couronne avaient les prérogatives les plus étendues, à une société individualiste, où les relations contractuelles auraient priorité sur les rapports statutaires. Ils avaient l’intention de construire ce qu’on appellera plus tard des « États de droit », en s’inspirant de l’exemple de l’Amérique du nord et de celui de l’Europe. Dans ce projet, les Anglo-Saxons reconnaîtraient une variante de constitutional government, ce régime qu’il ne faut pas confondre avec la démocratie radicale de nos jacobins, puisque les démocraties ne sont pas toutes des États constitutionnels, et que ceux-ci ne sont pas toujours des démocraties. Il reste à décider si Bolívar – le plus inspiré des Libertadores – a plutôt pensé au modèle virginien ou au modèle jacobin, s’est vu plutôt dans le rôle de Washington, ou dans celui de Bonaparte. Sans doute a-t-il été séduit par chacun de ces deux modèles, mais ses conceptions sont devenues de plus en plus autoritaires au fur et à mesure du déroulement d’une carrière agitée, glorieuse, mais décevante. Malheureusement, cet effort pour donner une assise institutionnelle à des pays hétérogènes, d’ailleurs à peu près isolés les uns des autres, donc pour les faire accéder à une manière d’occidentalisation, n’a pas été un succès dans l’ensemble. Beaucoup d’historiens estiment que les cinquante premières années de l’indépendance ont entraîné une régression par rapport à la situation coloniale. On a assisté, par exemple au Pérou, à un phénomène de « réindianisation » et une longue et sanglante confusion s’est développée : vers 1850, l’État remplissait très mal ses missions, la sécurité des particuliers n’était plus assurée, la valeur des biens et des services était soumise à toutes sortes d’incertitudes. Selon Basadre, c’est seulement après 1850 que le Pérou passe de ce qu’il appelle la República a lomo de mula (la république à dos de mulet) à la República en forma, la république digne de ce nom. Mais l’Amérique latine n’a pu recouvrer que lentement et incomplètement la régularité des pratiques acclimatées par la Couronne espagnole.


L' »épisode du guano », qui a eu une grande importance dans l’histoire péruvienne au XIXe siècle, montre la difficulté pour un pays de maîtriser la richesse qui lui échoit par hasard (les Anglo-Saxons parlent d’un « profit tombé du ciel », windfall profit…). On avait découvert une richesse naturelle qui n’exigeait pas d’investissements considérables – à la différence de l’exploitation des mines, par exemple -, mais qui demandait beaucoup de main-d’œuvre. Grâce aux ressources des islas guaneras (les îles à guano), les finances du pays, qui étaient obérées par la dette extérieure contractée pendant les guerres d’indépendance, ont été restaurées en quelques années. On s’est lancé dans d’ambitieux investissements, en construisant notamment des chemins de fer pour relier l’intérieur du pays à la côte. Basadre appelle cette époque la prosperidad falaz (la prospérité menteuse). En effet, l’État péruvien a contracté à nouveau, en dix ou quinze ans, une dette qu’il ne pouvait pas rembourser et dont il assurait le service de plus en plus péniblement. Il a dû accorder le monopole de la vente du guano à un concessionnaire unique – un Français nommé Dreyfus -, à charge pour lui d’assurer le service de la dette. Cette décision a été jugée scandaleuse, notamment par l’élite traditionnelle du pays, qui s’est jugée injustement dépouillée des privilèges liés à la concession des richesses « guaneras », dont elle s’était assurée le monopole. Le contrat fut attaqué en justice et, en fin de compte, l’État péruvien se trouvait pratiquement en cessation de paiement au début des années 1870.

Cet épisode fait ressortir le caractère cyclique et contrasté de l’histoire économique et politique de ce pays. Sous réserve des corrections propres à chaque cas, on pourrait faire les mêmes observations pour le Brésil ou l’Argentine, où se sont succédées des phases de prosperidad falaz et des crises d’endettement, et il serait intéressant de déterminer les corrélats institutionnels de cette instabilité caractéristique : laxisme financier, faiblesse des institutions judiciaires, corruption à tous les niveaux, insécurité. Il est manifeste, en outre, que l’armée a contribué à cette instabilité, en intervenant fréquemment et capricieusement dans la vie publique. Cependant, elle a pu se « civiliser » à certaines périodes et des constitutions plus ou moins « démocratiques » ont fonctionné tant bien que mal dans tout le sous-continent, entre 1880 et 1920, et même, dans quelques pays comme l’Argentine, jusqu’à la grande dépression des années 1930. C’est cette époque que, pour le Pérou, Basadre appelait la república aristocrática. Je préfère parler d’oligarchie plutôt que d’aristocratie, en raison de l’effacement des vieilles familles au profit des nouveaux enrichis. Le groupe composite dénommé oligarchie comprenait aussi bien les grands propriétaires de l’intérieur que les hommes d’affaires qui avaient fait fortune dans les exportations de guano, de coton, de minerais, etc.. Des rapports compliqués s’établirent entre ce groupe économique et une armée de prétoriens incomplètement « civilisés ». Cette oligarchie a réussi à rester toujours près du pouvoir, même si elle devait compter avec l’armée. Mais elle devint de plus en plus la cible de la classe moyenne, qui se développait grâce aux progrès de l’éducation et à l’extension de l’administration.


A partir de la première guerre mondiale, la classe moyenne a été vite attirée par la variante populiste des idéologies politiques radicales. Autour des années 1920, un peu partout les étudiants latino-américains ont bouleversé l’institution universitaire dans une sorte d’anticipation de mai 1968 – à moins que mai 1968 ne soit qu’une caricature des épisodes qui s’étaient produits en 1919 à Córdoba. Dans ces « forteresses » que devinrent les universités latino-américaines, on s’occupait davantage de politique que d’enseignement. Au Pérou, l’université de San Marcos fut progressivement gagnée à partir des années 1930 à l’idéologie « apriste », avant de devenir un sanctuaire pour les diverses fractions « marxistes-léninistes », puis pour le Sentier lumineux. L’intelligentsia devint de plus en plus réceptive aux thèses sur l’anti-impérialisme et le développement, surtout dans la forme relativement « moderne » et modérée diffusée par la C.E.P.A.L., la Commission économique pour l’Amérique latine. La doctrine avait été fixée dans ses grandes lignes dès 1950, dans le fameux article de Prebish qui distinguait entre les pays du « centre » et ceux de la « périphérie », et qui affirmait la nécessité d’une industrialisation par substitution aux importations. Pour comprendre la politique économique des pays d’Amérique latine après 1945, il n’est pas inutile de savoir que la plupart des fonctionnaires ou professeurs qui ont formé l’esprit public et exercé des responsabilités sont passés par la C.E.P.A.L.. Quand j’étais péruvien, dans les années 1950-1970, il n’y avait guère qu’un journal à Lima qui luttait pied à pied contre ces formules, et défendait les idées libérales, c’était La Prensa – il était au demeurant remarquable. Le journal traditionnel de la droite péruvienne, El Comercio, montrait beaucoup de complaisance aux idées socialisantes sur le développement hacia dentro (« autocentré »). Il y avait, en matière économique, un consensus implicite entre la gauche et la droite, comparable à celui qui régnait alors en France, où tout le monde était plus ou moins keynésien.

Au cours des années, l’armée péruvienne s’est trouvée investie, soit par elle-même, soit par l’opinion, d’une fonction de « classe universelle », au sens hégélien du terme. Ses dirigeants prétendaient connaître les recettes du développement. C’est au nom de cette science que le général Velasco a ruiné l’économie péruvienne, probablement avec les meilleures intentions du monde. Mais l’armée semble avoir renoncé à ses illusions lyriques.

Le rôle de l’oligarchie a également évolué au cours des dernières années. Les réformes agraires, dont celle du Mexique avait fourni le modèle, ont plus ou moins ruiné les grands propriétaires fonciers. Mais le phénomène oligarchique a pris d’autres formes. La vieille oligarchie était composée de gens dont on peut dire beaucoup de mal, mais qui, souvent, connaissaient leur métier. J’évoque toujours avec révérence la mémoire de mon ami, Don Pedro Bertrán, qui était la bête noire de l’intelligentsia progressiste péruvienne. Il avait été un agriculteur remarquable, qui n’ignorait rien de la culture du coton, de surcroît fort entendu dans les affaires de crédit et de change. Il savait manier une traite, une échéance, un papier commercial sur Londres, New-York ou Hambourg. La nouvelle oligarchie est composée de bureaucrates, de politiciens et de leurs clients, qui dépendent en fin de compte du président et de son parti. Ce sont des gens qui « font des coups ». Le moyen le plus simple de s’enrichir est d’acheter, avec des licences d’importation, des produits, notamment alimentaires, qu’on trouve à bas prix sur le marché international, avant de les vendre sur le marché local, à travers des mécanismes de péréquation fixés par l’administration. Cela suppose, naturellement, que des crédits soient obtenus du ministère compétent : il ne reste qu’à partager la différence entre gens de bonne compagnie. Voilà la nouvelle oligarchie. Je ne suis pas sûr qu’elle soit meilleure que l’ancienne.


Si donc certaines forces jouent constamment, elles n’obéissent plus aux mêmes règles. D’où la corruption aggravée des groupes sociaux qui en profitent, de plus en plus éloignés de leur première fonction. J’avais écrit autrefois : Eppur’, si muove, et pourtant cela marche (1)… C’est encore vrai aujourd’hui, mais jusqu’à quand ? Deux handicaps massifs pèsent sur la société péruvienne d’aujourd’hui : la dette extérieure et la surcharge démographique. Ce sont des contraintes permanentes et quasi insupportables, qui rendent presque impossible la tâche des gouvernants.

(1) Cf. François Bourricaud, Pouvoir et société dans le Pérou contemporain, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1967.