Martin Bernal, prix Lyssenko en 2000 pour son analyse des origines de la civilisation occidentale

Par Bernard Lugan

En 1995, le public français a découvert Martin Bernal, dont le livre, au titre provocateur, Black Athena – Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, avait, en 1987, provoqué un séisme lors de sa publication en langue anglaise, à Londres, sous le titre Black Athena – The Afro-Asiatic Roots of Classical Civilization. Il laissait en effet entendre par là qu’Athéna, fille de Zeus et divinité tutélaire d’Athènes, était la déesse égyptienne Néit que les Grecs auraient empruntée aux Egyptiens, donc aux noirs.

La pensée de Bernal repose sur le syllogisme suivant :

  1. L’Egypte a influencé la Grèce ;
  2. Or les Egyptiens étaient noirs ;
  3. Donc notre civilisation doit tout à l’Afrique.

La première proposition est une affirmation, la seconde est fausse et la troisième insolite.

Qui est Martin Bernal ? A-t-il autorité pour remettre ainsi totalement en question tout ce que l’on sait de la Grèce et de l’Egypte ?

Le lauréat du prix Lyssenko 2000 est né en 1937, en Grande-Bretagne. Il est issu d’une famille d’intellectuels. Son père, Desmond Bernal, était un marxiste convaincu, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire des sciences. Sa mère, Margaret Gardiner, fille d’un célèbre professeur d’égyptologie à Oxford, était une anthropologue distinguée.
Martin Bernal n’est en rien spécialiste de la Méditerranée orientale et de la Grèce, puisqu’il est sinologue. Sa thèse porte, en effet, sur les échanges intellectuels entre l’Occident et la Chine dans les années 1900 et ses articles scientifiques sont consacrés à l’Extrême-Orient. Militant contre l’intervention américaine au Vietnam, il publie sur la question. En 1972, il est recruté par le département d' »Etudes Politiques » de la Cornell University. En 1980, il commence à réorienter sa carrière en devenant professeur adjoint d' »Etudes du Proche-Orient ».

L’impact du livre de Bernal fut considérable, en raison du poids politique du lobby afro-américain et de l’école « historique » dite « afro-centriste », qui le relaie. C’est eux qui firent une énorme publicité à l’ouvrage, dont les premiers tirages furent rapidement épuisés.

L’afro-centrisme est une doctrine « politiquement correcte » née aux Etats-Unis, parallèlement au développement du mouvement des droits civiques. Elle postule que les noirs ont tout inventé. Le premier homme était noir ainsi que l’ancienne Egypte. Or, toutes les inventions primordiales ont été faites par les Egyptiens, donc par les noirs. La civilisation égyptienne fut même à l’origine de toutes les évolutions intellectuelles qui se firent dans le bassin méditerranéen, et notamment en Grèce. Or, par racisme, les blancs ont maquillé cette vérité, afin de persuader les noirs de leur infériorité, et cela pour mieux les asservir… Les premiers faussaires furent d’ailleurs les Grecs, qui s’approprièrent sans vergogne la science, la philosophie, et même la mythologie égyptienne.
Plus encore, l’afro-centrisme postule que le fonds culturel africain qui a donné naissance à l’Egypte repose sur la créativité, sur l’harmonie et l’équilibre, tandis que les valeurs européennes sont fondamentalement agressives et destructrices.
L’afro-centrisme est enseigné aujourd’hui dans les universités noires américaines, comme étant l’histoire officielle. Il s’apparente à une religion ayant ses grands-prêtres, qui sont ces universitaires noirs qui enseignent à leurs étudiants que l’Amérique a été découverte par les noirs.
La preuve ? Abu Bakr II, empereur du Mali, s’est embarqué à la tête d’une flotte de deux mille pirogues et il est arrivé aux Amériques. Les statues des Mayas n’ont-elles d’ailleurs pas des traits négroïdes ? De plus, la momification a été enseignée aux habitants des Andes par des Egyptiens, ce qui établit que des navigations régulières avaient bien lieu entre l’Afrique et l’Amérique.
En dehors du haussement d’épaules, attitude naturelle devant de telles inepties, que l’on pourrait qualifier d' »abracadabrantesques », toute critique est considérée comme raciste par les afro-centristes.

A commencer par celle qui met en avant le fait que les Africains de l’ouest ignoraient l’usage de la voile et qu’il leur aurait fallu ramer près de 1.000 km à bord de pirogues sans quilles et non pontées, avant de rencontrer le courant des Canaries qui aurait pu leur permettre de dériver vers l’ouest.
De même, comment seraient-ils rentrés en Afrique, puisqu’il est postulé que cette flotte aurait rapporté le maïs depuis l’Amérique centrale ? Comment, en effet, de telles embarcations auraient-elles pu dériver dans le sens contraire des courants pour faire la route du retour ? En effet, le seul courant ouest est le Gulf Stream, mais, dans ce cas, les 2.000 pirogues d’Abu Bakr auraient dérivé jusqu’en Irlande ou au Pays de Galles, ce qui se saurait…

Quant aux momies, le seul fait de rappeler que la plus ancienne momie découverte dans les Andes a été datée de 5.050 +- 255 av. J.-C., soit 2.000 ans avant les débuts de l’Egypte, qui, de plus, ne commence la momification que sous l’Ancien Empire, c’est-à-dire encore un millénaire plus tard, puisque cette période va de 2.700 à 2.200 av. J.-C., devrait suffire à persuader les afro-centristes de leur erreur. Mais ils ne sont pas gens raisonnables et leur secte continue à parler de racisme.

L’afro-centrisme a également ses « saints ». Parmi eux, celui qui lui a donné la plupart de ses arguments, le Sénégalais Cheikh Anta Diop.
Ce n’est, en effet, pas Bernal qui a inventé que les Egyptiens anciens étaient des noirs, mais Cheikh Anta Diop. Pour fonder ce postulat, ce dernier utilise la statuaire, prenant grand soin de ne retenir que certaines représentations, éliminant les morphotypes « européens » et ne mettant en avant que les pharaons de la dynastie nubienne.
Or, cette XXVe dynastie ne régna en Egypte qu’à partir de 715 av. J.-C., donc à l’extrême fin de l’histoire de l’Egypte, pour disparaître moins d’un demi-siècle plus tard, en 662 av. J.-C..
Pour les Egyptiens, le « pays des noirs » commençait en amont de la 4e Cataracte, région qu’ils appelaient le « pays de Koush ». Ce ne fut que sous le Nouvel Empire, entre 1550 et 1069 av. J.-C., qu’ils atteignirent la région. C’est d’ailleurs à partir de cette époque que les représentations des noirs deviennent courantes dans les peintures égyptiennes.
Nous disposons de centaines de peintures ou de gravures qui montrent comment les Egyptiens se représentaient et comment ils représentaient sous des traits et des couleurs très particuliers les peuples qui les entouraient, dont les noirs du sud. Enfin, les peintures du Fayoum, qui datent d’une période plus récente et qui, sur les cercueils, représentent les traits des défunts, montrent à l’évidence que les Egyptiens n’étaient pas des noirs.
En bon « lyssenkiste », Cheikh Anta Diop parlait de la falsification des égyptologues, qui auraient détruit les momies « négroïdes » pour ne garder que celles des « leucodermes ». Il refuse de tenir compte de l’énorme documentation disponible. En définitive, sa thèse ne repose que sur des apparentements ou des duplications de toponymes, comme si un historien, tirant argument de l’existence d’un lac Kasba au Canada, postulait que la découverte de l’Amérique aurait été faite par des Arabes. Or, c’est chez Cheikh Anta Diop que Bernal puise l’essentiel de ses affirmations.

Dans le cas de Bernal, la caution qu’il donnait aux idées afro-centristes était considérable, car ce n’était plus un noir, traduire un « Afro-Américain », mais un blanc qui attribuait à l’Afrique, donc aux noirs, la naissance de l’hellénisme, lequel est à l’origine de la civilisation européenne classique.
Le boomerang de l’histoire revenait ainsi à toute vitesse dans la figure des anciens esclavagistes, colonisateurs et exploiteurs de l’Afrique et des noirs. Quelle revanche et quelle vengeance tout à la fois !…

Que dit exactement Martin Bernal ?

1. Il avance l’idée que sans l’apport humain et culturel des Sémites et des noirs, jamais la civilisation grecque, donc notre civilisation, n’aurait pu voir le jour. Comme cette évidence choquait les Grecs, puis les historiens blancs de la Grèce, tous l’auraient maquillée, interprétant les Mythes dans un sens qui exclut toute influence extérieure. Il y aurait donc un complot contre la vérité, que Bernal entreprend de dénoncer.
2. Pour lui, la culture hellénique est autant redevable aux influences du monde sémitique et de l’Egypte qu’à celles héritées des Indo-Européens.
3. Contrairement à nous, les Grecs anciens savaient que leur civilisation avait été créée par des Egyptiens et des Phéniciens, qui avaient introduit en Grèce leurs dieux et leur alphabet.
4. Au XIXe siècle, avec l’impérialisme européen triomphant, il ne fut plus possible aux blancs d’accepter qu’ils devaient tout aux « nègres », qu’ils se justifiaient précisément de coloniser en prétendant leur apporter la civilisation.

Deux éléments doivent être immédiatement mis en évidence :
1. Cette thèse n’a rien de nouveau. Bien au contraire, puisqu’elle fut même dominante jusqu’aux XVIIe-XVIIIe siècles, comme le fut, à la même époque, celle des origines troyennes de la France, par exemple. Toutes les deux apparurent pour ce qu’elles étaient, c’est-à-dire des légendes, dès que l’histoire moderne, avec ses méthodes scientifiques, s’imposa.
2. A aucun moment, Martin Bernal n’emporte la conviction. Il ne démontre en effet aucune de ses propositions et cela en dépit d’une avalanche de citations et de références, qui peuvent impressionner le profane frappé d’indigestion, mais qui font sourire les universitaires.

A l’origine, le livre de Bernal était une thèse. Une thèse provocante sans doute, mais bien documentée, se proposant, en deux tomes, de réexaminer (Bernal écrit « réviser ») l’historiographie de l’Egypte et de la Grèce.

Le premier tome est entièrement consacré à la manière dont les historiens des deux derniers siècles ont développé, dans ces deux cas, le paradigme indo-européen. Refaisant l’histoire de l’histoire de l’Egypte, Bernal critique ainsi la vision historique d’une Egypte uniquement méditerranéenne, c’est-à-dire blanche et coupée du sud, c’est-à-dire de la Nubie, vue, elle, comme le pays des noirs.
Ce faisant, il enfonce avec détermination une porte largement ouverte depuis plusieurs décennies déjà. Les égyptologues n’ont en effet pas attendu le sinologue Bernal pour constater que l’Egypte ancienne ne fut pas une création orientale, mais un creuset ayant reçu des influences locales parfaitement identifiées à la basse et à la moyenne vallée du Nil, et d’autres indubitablement sahariennes ou nubiennes.

Le second volume de Bernal parut en 1991 dans un climat tendu, car l’afro-centrisme, qui était alors au sommet de sa vague, en retirait des arguments de poids. La polémique fut telle aux Etats-Unis que le magazine Newsweek, dans sa livraison du 23 septembre 1991, fit même sa « une » de l’ouvrage, en posant la question suivante : « Cléopâtre était-elle noire ? ». A l’intérieur de la revue, des questions aussi surréalistes que « Beethoven était-il noir ? », ou bien « La civilisation occidentale est-elle née en Afrique ? » étaient posées.

Le second tome de la thèse de Martin Bernal croule sous une avalanche de références. Il replace la Grèce à la périphérie du monde méditerranéen oriental, donc à la confluence de courants que l’historiographie ancienne a eu parfois tendance à oublier, mais que les historiens des périodes anciennes de la Grèce ne nient pas. Que dit exactement Bernal ? Qu’Athènes est indo-européenne à 50 %, asiatique – traduire sémite – à 25 % et égyptienne – traduire noire – à 25 %.
Ces pourcentages peuvent être discutés, car aucun hellénisant ne soutient que la Grèce serait née en vase clos et n’aurait subi aucune influence extérieure. Le problème est que les pourcentages que donne Bernal sont des postulats fondés sur les traits culturels, aux dépens de l’archéologie, dont l’auteur ignore superbement les découvertes, ce qui paraît pour le moins insolite chez un universitaire.
Pour combler cette lacune, Bernal a donc recours à un procédé authentiquement lyssenkiste, dans la mesure où il accuse de racisme les spécialistes de la Grèce classique qui auraient écarté tout ce qui, lors de leurs découvertes, serait venu en contradiction du schéma des origines indo-européennes de la Grèce.

Avant d’être publiée, cette thèse aurait dû être discutée entre spécialistes des mythes, de la linguistique, de l’écriture, des religions, de la numismatique, de la philologie, de l’épigraphie et de l’archéologie, non seulement de la Grèce, mais encore de toute la Méditerranée orientale et de l’Afrique. Toutes spécialités et disciplines qu’ignore Martin Bernal et qu’il balaie de l’anathème « raciste ».
Et pourtant, la nouveauté du tome II par rapport au tome I est que Bernal s’y engage sur le terrain de l’histoire de la Méditerranée orientale et qu’il s’y enlise lamentablement. Ses rapprochements étymologiques sont en effet erronés, comme, d’ailleurs, ses interprétations historiques.
Tous les arguments de Bernal ont été réfutés point par point dans un livre publié en 1996 par deux spécialistes de l’Antiquité, Mary Lefkowitz et Guy MacLean Rogers. Cet ouvrage essentiel, qui a pour titre Black Athena Revisited, contient les contributions des spécialistes de toutes les disciplines concernées. Il s’agit d’un véritable état de la question, réduisant à néant les affirmations de Bernal. Mais ce livre n’a pas été traduit et il a peu de chances de trouver un éditeur en langue française.
A court d’arguments et pris au piège, Bernal a choisi de manier l’insulte, le dénigrement, les récriminations, se posant en victime du complot raciste. L’imposture scientifique de Bernal se double, dans le cas présent, d’une « tromperie sur la marchandise ». Si son livre avait été publié sous le titre « Apports critiques à l’historiographie comparée de l’Egypte dynastique et de la Grèce classique », les ventes n’auraient pas dépassé quelques dizaines d’exemplaires. C’est donc uniquement par argument commercial que le titre Black Athena fut trouvé.
Martin Bernal a d’ailleurs reconnu que le titre du livre n’était pas de sa responsabilité, mais de celle de l’éditeur, qui n’a pris le risque de le publier que parce qu’il existe aux Etats-Unis un public afro-américain frustré, bourré de complexes et disposé à chevaucher n’importe quelle chimère.

Grâce à Martin Bernal, les étudiants noirs contestent désormais les cours de leurs professeurs blancs, les accusant de racisme lorsqu’ils contredisent ses thèses. L’égyptologie, discipline savante, est ainsi devenue l’objet de polémiques surréalistes.

Toutes ces raisons font que le jury a, au premier tour et à l’unanimité, décidé de proposer l’attribution du Prix Lyssenko 2000 à Martin Bernal pour ses manquements graves aux exigences élémentaires de toute recherche historique, pour son approche idéologique du problème des origines du peuplement de la Méditerranée orientale, et pour le constant recul par rapport à l’état scientifique de la question que constitue sa thèse des origines africaines noires de la civilisation grecque.

LES DIVAGATIONS LINGUISTIQUES DE MARTIN BERNAL

Par Jean Haudry

C’est un grand honneur que de recevoir le prix Lyssenko du Club de l’Horloge : cette récompense n’est accordée qu’à ceux qui se sont tout particulièrement distingués dans le domaine de la désinformation scientifique.
La désinformation est une pratique très diverse. Elle va du simple bourrage de crâne, qui est universel, aux techniques savantes qu’emploient, outre les barbouzes de tout poil, ceux qui fondent leur pouvoir ou leur autorité morale sur le mensonge. Ces pratiques sont condamnables, mais elles ne sont pas absurdes. La désinformation scientifique semble en revanche absurde, puisque le but de la science est la recherche désintéressée de la vérité. Une démarche scientifique orientée perd du même coup toute crédibilité, même si elle comporte des apports valables, comme c’est le cas pour le travail de notre récipiendaire. Comment expliquer que des savants s’y adonnent au risque de se déconsidérer sans profit ? En fait, le risque est bien réel, mais l’entreprise peut être profitable quand elle est bien menée, et ce pour une raison toute simple : quel que soit le domaine concerné, le nombre de ceux qui n’y connaissent rien est toujours infiniment supérieur au nombre de ceux qui y connaissent quelque chose. C’est à la première catégorie que s’adresse la désinformation en général, et la désinformation scientifique en particulier. L’une des particularités les plus singulières de la désinformation scientifique est de n’être pas nécessairement consciente : il peut s’agir d’auto-intoxication par la passion idéologique. Mais l’intellectuel auto-intoxiqué ? l’intellectuel est souvent naïf – se laisse généralement récupérer par des gens qui ne le sont pas.

La désinformation scientifique est une pratique typiquement marxiste. Le marxisme se proclame le socialisme scientifique. Que peut donc faire un marxiste quand les données de la science infirment ses options ? Rien d’autre que de modifier les données pour les conformer aux options qu’elles sont censées fonder. Il n’est donc pas surprenant que, dans nos sociétés occidentales profondément imprégnées par le marxisme, et dont certaines sont même gouvernées par des marxistes des diverses obédiences, la désinformation scientifique soit très largement pratiquée. La concurrence y est rude. Peut-on, dans ces conditions, estimer que Martin Bernal se situe dans le peloton de tête ? Je me suis posé la question en lisant Black Athena ; j’ai trouvé un début de confirmation dans sa préface ; et la présentation de sa traduction française, en quatrième de couverture, m’a apporté une certitude définitive. Ces trois textes, de volume inégal, mais dont les plus brefs sont les plus parlants, constituent la base des trois points principaux de la deuxième partie de mon exposé ; la première sera consacrée à une évaluation scientifique centrée sur le domaine linguistique.

I- Black Athena au regard de la science

La thèse du livre qui vaut à Bernal l’insigne honneur du prix Lyssenko tient en deux points : le premier est que la Grèce archaïque doit beaucoup plus à des influences qu’elle aurait subies de l’Egypte et du Proche-Orient qu’à ses origines indo-européennes ; le second, que la civilisation égyptienne est non seulement « africaine », ce que nul ne conteste, mais « négro-africaine », ce qui paraît moins évident. Je m’en tiendrai au premier de ces deux points.
Le projet de Bernal, qui est de mettre en évidence un apport phénicien et un apport égyptien à la langue et à la culture de la Grèce archaïque, n’a en lui-même rien de choquant, d’autant qu’il reconnaît que la Grèce est, par sa population comme par sa langue, d’origine indo-européenne (I, p. 400) : « J’accepte tout à fait l’idée d’invasions ou d’infiltrations de locuteurs indo-européens dans le bassin égéen qui se seraient produites avant les colonisations dues aux Egyptiens et aux Sémites occidentaux. » Comme toute langue, le grec ancien comporte, à côté des formes et des structures héritées, à la fois des innovations et des emprunts. La culture grecque présente aussi sa part de conservations, sa part d’inventions, sa part d’apports extérieurs. Il en va ainsi de toute langue et de toute culture, mis à part quelques isolats. Quand un indo-européaniste se penche sur le domaine grec, comme il m’est arrivé de le faire, c’est sur la part héritée qu’il travaille. La part empruntée échappe totalement à son contrôle : peu lui importe qu’elle provienne d’Egypte, de Phénicie, ou de substrats indéterminés dits égéens ou asianiques. C’est dire si, a priori, je suis particulièrement ouvert à une approche comme celle de Bernal, contrairement à certains hellénistes, et surtout aux philhellènes ; contrairement aussi à certains philosophes qui font de la Grèce une entité, un principe, un symbole.

La proportion de l’héritage indo-européen avoisine les 100 % dans la grammaire : les formes grammaticales sont soit héritées, soit bâties sur le modèle de formes héritées. Elle est moindre, encore que difficilement quantifiable, dans le vocabulaire, où l’on relève des emprunts identifiables et des formes d’origine inconnue qui ont chance d’être empruntées. De toute évidence, le monde grec n’a pas vécu replié sur lui-même, ce qui surprendrait pour un peuple tourné vers la mer, et pratiquant, comme plus tard les Vikings scandinaves, à la fois le commerce et la piraterie. Par là s’expliquent les emprunts au sémitique étudiés par Emilia Masson (1967). Ces emprunts se situent essentiellement dans le vocabulaire des échanges commerciaux : noms de tissus et de vêtements, comme le nom d’une étoffe grossière, qui survit dans celui du sac ; noms de moyens et modalités de paiement : arrhes, mine (unité monétaire et pondérale) ; nom de l’or, khrusós ; noms de récipients ; dans le vocabulaire des plantes méditerranéennes : canne, cumin, myrrhe, nard, sésame ainsi que le nom du safran krokós ; un nom d’animal, celui du chameau. Mais aussi dans le domaine culturel avec le nom de la tablette déltos, qui montre que les Grecs n’ont pas seulement emprunté l’alphabet aux Phéniciens, mais aussi la technique et le pratique de l’écriture. Quelques formes ont été ajoutées depuis par Oswald Szemerényi (1974) et Walter Burkert (1984). Mais on reste très loin des 25 % revendiquées pour le sémitique par Bernal. Quant à l’égyptien, qui lui aussi aurait contribué au vocabulaire grec à la hauteur de 25 %, la seule forme ancienne qui lui soit attribuable de façon certaine est le nom de l’Egypte, attesté dès le mycénien. Les quelques autres emprunts reconnus comme le nom du papyrus, de l’ibis, de l’ébène, de la gomme, du natron (« soude »), apparaissent tardivement et s’expliquent aisément par les contacts historiques entre la Grèce et l’Egypte. Il est plus difficile d’apprécier ce que la Grèce doit aux influences extérieures dans le domaine culturel, où la situation est moins simple que dans le domaine linguistique : les innovations peuvent se situer dans le prolongement de la tradition, ou au contraire lui tourner le dos. C’est le cas pour l’écriture : les Grecs l’ont connue et utilisée dès le milieu du IIe millénaire et ne l’ont retrouvée qu’au VIIIe siècle, après l’avoir perdue ou abandonnée volontairement, avec la disparition de la civilisation mycénienne. La tradition indo-européenne est purement orale : le passage à l’écrit, quand il s’étend au domaine culturel, représente une véritable révolution. Mais tel n’est pas le cas lorsque l’écrit reste confiné au domaine pratique. Culturels ou linguistiques, les emprunts peuvent s’intégrer au point de devenir indiscernables, ou demeurer apparents. S’il est évident que la cité grecque ne s’est pas constituée sur le modèle des empires orientaux ou égyptien, et que la démocratie athénienne ne doit rien au despotisme théocratique qui les caractérise, il est difficile de déterminer ce que la pensée, la littérature, et les diverses innovations techniques leur doivent. Dans une étude fondamentale parue dans les comptes rendus des séances de l’Académie des sciences de Heidelberg, Walter Burkert (1984) a montré qu' »au VIIIe siècle une continuité culturelle incluant la pratique de l’écriture s’est constituée en liaison avec une expansion militaire et des activités économiques croissantes sur l’ensemble du bassin méditerranéen à partir du Proche-Orient. Cette continuité culturelle englobait des groupes de Grecs entrés en contact avec les hautes cultures des Sémites orientaux. La prédominance culturelle appartint pour un temps à l’Orient ; mais les Grecs commencèrent immédiatement à développer leurs propres formes de culture, par une aptitude surprenante à la fois à adopter et à transformer ce qu’ils recevaient. » Qu’en ce domaine Bernal ait exagéré la part de l’Egypte et de la Phénicie ne lui vaudrait assurément pas le prix Lyssenko. Nul n’aurait songé à l’attribuer à la regrettée Jacqueline Duchemin, qui avait tendance à tirer la culture grecque vers Sumer et le Proche-Orient ; et il arrive aux indo-européanistes de tirer la couverture à eux. Chacun tente d’interpréter les données à partir de ce qu’il connaît le mieux ; il n’y a là rien de répréhensible, tant que les hypothèses proposées respectent les procédures normalement utilisées dans le domaine concerné, et ne se fondent que sur des considérations scientifiques. Or, tel n’est pas le cas dans les travaux de Bernal, et notamment dans Black Athena : c’est ce qu’on peut aisément constater, en ce qui concerne la méthode, à partir des arguments linguistiques dont il fait état dans les deux premiers volumes, en attendant de les développer dans un troisième volume à paraître. Ces arguments ont été étudiés par Jay Jasanoff et Alan Nussbaum dans un article du volume collectif Black Athena Revisited (Lefkowitz et MacLean Rogers,1996). Les premières lignes de leur conclusion méritent d’être traduites : « A notre avis, la prétention qu’a émise Bernal d’avoir découvert des centaines d’étymologies gréco-égyptiennes et gréco-sémitiques est parfaitement infondée. Nous doutons qu’il en ait même trouvé une seule qui soit totalement neuve. Il y a assurément des emprunts sémitiques et égyptiens en grec, mais ils sont à la fois, comme on l’admet communément, relativement peu nombreux et, avec quelques notables exceptions du côté sémitique, de date tardive. De fait, le seul résultat positif qu’on puisse attribuer à Black Athena est d’avoir montré que la plupart des emprunts sémitiques et égyptiens en grec ont déjà été identifiés, puisque sa quête obstinée de nouveaux exemples s’est révélée aussi vaine. Tout cela aboutit à opposer un argument très fort au « Modèle ancien révisé » qui postule des contacts étroits et prolongés, contacts qui justement auraient dû être reflétés par un vaste ensemble d’emprunts transparents remontant au IIe millénaire. Pour le projet d’ensemble de Bernal, les arguments linguistiques sont pires qu’inutiles. » Il serait vain de refaire ce travail, de bout en bout irréprochable. On se contentera de donner un aperçu de la méthode de Bernal à partir de quelques exemples.

A. Est-il possible d’éliminer la notion de « substrat préhellénique » du grec ?

Attribuant, on l’a vu, 50 % à l’héritage indo-européen, 25 % au sémitique et autant à l’égyptien, Bernal exclut explicitement tout substrat préhellénique de la préhistoire du grec. Cette élimination est absurde en ce qui concerne les langues locales non indo-européennes : le linéaire A ne se laisse interpréter ni par le grec, ni par le sémitique, ni par l’égyptien. Il atteste donc, de façon incontestable, la présence d’au moins une langue autre que les précédentes en Grèce avant l’arrivée des Hellènes. L’existence de langues préhelléniques d’origine indo-européenne est moins évidente, mais elle est inférable de quelques exemples. Le grec a deux noms du porc, hûs et sûs. Le premier est régulièrement issu du nom indo-européen du porc, *sû-s : un *s initial devant une voyelle devient h dans l’ensemble des parlers grecs ; mais comme il est impossible de séparer l’autre forme de l’étymon indo-européen qui lui est identique, il doit s’agir d’une forme préhellénique. Un emprunt ultérieur à une autre langue est moins probable, puisque le grec possédait déjà une désignation du porc. Enfin le grec a emprunté à des langues indo-européennes aujourd’hui disparues, sans qu’on puisse toujours déterminer s’il s’agit de substrat (« préhellénique »), d’adstrat ou de superstrat. C’est le cas pour le nom de la « tour » púrgos, apparenté d’une façon ou d’une autre au groupe de l’allemand Burg et au nom de la citadelle de Pergame.

B. L’emprunt peut-il passer inaperçu ?

Il est a priori impensable que des emprunts aussi massifs que ceux que suppose Bernal ? 25 % au sémitique, 25 % à l’égyptien, en face des 50 % qu’il accorde à l’héritage indo-européen ? soient pendant si longtemps passés inaperçus. Car l’emprunt massif dû à une implantation durable, une colonisation, dit Bernal, et à des contacts étroits et prolongés entre les deux communautés aboutit normalement à un « double vocabulaire » dans un certain nombre de secteurs du lexique. C’est ce qu’on observe, par exemple, en anglais après la conquête normande. De tels emprunts ne peuvent pas passer inaperçus, tant ils sont évidents. Contrairement aux mots voyageurs, parfois déformés de façon imprévisible, ils présentent, face à la forme dont ils proviennent, un certain degré de régularité dans les concordances phonétiques, et ils conservent généralement le sens qu’ils avaient dans la langue qui les a fournis. En ce qui concerne les moyens de la preuve, l’emprunt ne diffère donc pas essentiellement de l’héritage. Dans les deux cas, le critère est la concordance régulière, phonème à phonème. Concordance constante (totalement régulière) dans le cas de l’héritage, fréquente dans le cas de l’emprunt. Quand, par exemple, une séquence consonantique ntr de l’égyptien se trouve associée au sens de « soude » en hébreu, en arabe, en hittite et en grec (nítron), il n’y a guère de chances que ce soit par un effet du hasard. En vertu du principe fondamental de l' »arbitraire du signe linguistique », une telle concordance, si elle n’est pas fortuite, est significative. Dans un premier temps de la recherche, formes empruntées et formes héritées sont indiscernables ; on les traite de la même façon, comme de simples « concordances ». C’est seulement dans un deuxième temps qu’on les distingue : quand il apparaît que les correspondances sont très fréquentes entre arabe et hébreu, mais plus rares entre ces deux langues et les autres, et que par suite on aboutit à l’hypothèse d’une famille de langues dites sémitiques, et à celle d’une famille indo-européenne, à laquelle appartiennent grec et hittite. A leur tour, ces familles peuvent être plus lointainement apparentées : c’est ce que certains supposent pour le sémitique et l’égyptien. Plus lointainement apparenté, cela veut dire que la langue commune originelle (ce qu’est le latin par rapport aux langues romanes) est plus ancienne. C’est pourquoi la preuve de la parenté est plus difficile à établir, en raison de la déperdition croissante dans la transmission des formes. La raison de la régularité des correspondances entre formes, totale (au moins en théorie) dans le cas de l’héritage, partielle dans le cas de l’emprunt, est de nature statistique : ce qui change dans l’évolution d’une langue ou le passage d’une langue à l’autre, ce n’est pas la séquence des phonèmes d’un vocable, c’est chacun des phonèmes du système, c’est-à-dire l’ensemble de leurs représentants. Quand cet ensemble est innombrable, comme c’est le cas pour les états successifs d’une même langue, la régularité de leur évolution est totale, sauf accident particulier. Le nombre de leurs représentants est plus ou moins important dans le cas de langues en contact et, en conséquence, le degré de régularité varie avec la proportion des emprunts dans le vocabulaire : plus ils sont nombreux, plus les correspondances entre leurs phonèmes ont de chances d’être régulières. Les emprunts dans lesquels les chances de régularité sont moindres sont les mots voyageurs, qui passent de langue en langue, comme le nom du thé, ou comme celui, précédemment évoqué, de la soude : si le français natron présente un vocalisme a en face du i du grec nítron, qu’on retrouve dans les emprunts savants nitrate, nitrique, c’est parce qu’il est passé par l’arabe. Le degré de régularité est ici moindre, parce que chaque mot a sa propre histoire, et son itinéraire propre ; son évolution varie selon les langues par lesquelles il passe. Et pourtant, même dans ce cas, l’emprunt est généralement reconnaissable. Le cas le plus défavorable est celui de l’étymologie populaire, c’est-à-dire de la réinterprétation de formes entières à partir de formes plus ou moins proches de la langue emprunteuse. C’est ce qui est arrivé à l’allemand Sauerkraut passé en français sous la forme choucroute. Mais ces cas sont détectables, car le mot résultant apparaît mal formé : si la choucroute est bien du chou aigre, comme l’indique la forme allemande, elle ne comporte pas de croûte, comme semble l’indiquer la forme française. Le linguiste n’est donc pas désarmé devant le phénomène de l’emprunt. Il existe d’ailleurs un grand nombre de travaux sur la question ; il suffit de se conformer à la pratique de ceux qui les ont effectués. Or Bernal opère comme s’il n’y avait aucune règle à observer en la matière. Jasanoff et Nussbaum (p. 187) relèvent un exemple significatif de sa pratique. Bernal ne se contente pas de la correspondance admise entre l’égyptien ntr et le grec nítron : il prétend retrouver la forme égyptienne à la base du nom grec de la « pousse » et de la « fleur », ánthos, du nom du « scarabée » kántharos, du nom du satyre, du nom du peuple thrace des Satrai et même « dans certains cas » du suffixe -nthos. Ce qui suppose cinq traitements différents pour une même séquence ! Et si trois de ces formes sont isolées et d’origine indéterminée, deux se rattachent en grec même à un ensemble dont on ne peut les dissocier : ánthos aux formes verbales comme anênothen (« il jaillissait ») et les différents représentants du suffixe -nthos constituent un ensemble manifestement unitaire.

C. Noms propres empruntés

Parmi les formes censées empruntées au sémitique ou à l’égyptien figurent beaucoup de noms propres et en particulier de toponymes. Etant donné qu’à la différence des autres vocables les noms propres n’ont pas de signifié, même quand ils sont transparents par leur formation, leur traitement est plus délicat, même quand il s’agit de formes héritées. La seule possibilité est d’opérer sur des ensembles, qui permettent de déceler à la fois des séries suffixales et des séries radicales, comme on le fait, par exemple, dans l’étude de l’hydronymie indo-européenne d’Europe : on y trouve un grand nombre de rivières « aux castors », ce qui permet de rapprocher les diverses formes correspondantes, Bèbre, Bièvre, etc.. Bernal opère, au contraire, sur des toponymes isolés, dont il propose une lecture égyptienne ou phénicienne purement arbitraire, et tout aussi fantaisiste dans les correspondances phonétiques que pour les autres formes. Jasanoff et Nussbaum (p. 191) observent que, pour lui, un b de l’égyptien donne p dans le nom du lac Kopaïs, ph dans Telphoûsa, mais reste b dans le nom de la ville de Thèbes. Pis encore, comme le nom de cette ville est attesté en mycénien (te-qa-de, « vers Thèbes ») avec une labio-vélaire, la correspondance entre le b de la forme du grec alphabétique et celui de la forme égyptienne est sans aucune valeur.

D. L’hypothèse d’un emprunt contre l’évidence d’un héritage

Dans tous les cas précédents, si gratuite soit elle, l’hypothèse a au moins l’excuse de s’appliquer à une forme sans étymologie ou sans correspondants assurés. Mais il y a pis. Bernal ne craint pas d’opposer ses conjectures aventurées à des étymologies indo-européennes solidement étayées. C’est ce qu’il fait pour le nom de l' »obscurité » (et du « monde des morts ») érebos, qu’il fait venir d’une forme akkadienne erebu (« coucher du soleil »), alors que les emprunts proviennent normalement du sémitique occidental, et que la forme grecque appartient à une flexion résiduelle en -os- : dans ces conditions, l’étymologie admise (gotique riqiz, etc.) s’impose. De même, on ne saurait valablement opposer pour le grec hárma « attelage » l’hypothèse d’un emprunt au sémitique hrm « filet » (I, p. 60) à son étymologie habituelle par un dérivé en *-smn- de la racine *ar- « ajuster, adapter » : l’étymologie indo-européenne est irréprochable, tant pour la forme que pour le sens, et la flexion, d’un type résiduel, exclut l’hypothèse de l’emprunt. Même remarque pour deilos « lâche », dont la dérivation à partir de deídó (« je crains ») et l’étymologie à partir de la racine *dwey (« craindre ») est parfaitement satisfaisante ; pour le nom de la « force magique » kûdos, identique au nom slave du « miracle », pour ceux du « serpent », ékhis et óphis, reflets probables d’un paradigme alternant correspondant au nom indo-européen du « serpent », vieil-indien áhi-, etc.. On reste confondu face à de telles aberrations : s’agit-il d’ignorance, ou d’aveuglement volontaire ?

II – Black Athena : Idéologie et politique

A. Le texte

Dans le livre de Bernal, trois indices donnent à penser qu’il ne s’agit pas d’une option guidée par des motifs scientifiques, mais bel et bien d’une entreprise idéologique et politique.

Le premier consiste dans l’opposition systématique faite entre ce qu’il nomme le « Modèle ancien (révisé) », auquel il donne la préférence, et le « Modèle aryen ». Il paraît pourtant évident qu’en ce qui concerne leurs origines, et notamment celles de leur langue et de leur tradition, les anciens ne disposaient pas des moyens d’investigation que s’est donnés la recherche actuelle, grâce à la linguistique comparée, à l’archéologie préhistorique, et plus encore à la coopération entre ces deux disciplines. Ce que Bernal nomme le « Modèle ancien » repose sur l’ignorance des données essentielles comme l’héritage linguistique, la tradition indo-européenne, et même les migrations, mis à part la plus récente, celle des Doriens. Il en va de même pour toutes les cultures de tradition orale : faute d’archives, elles se constituent un ensemble de mythes fondateurs à partir de leur situation présente. Les relations commerciales qu’ils entretenaient avec les pays voisins ont suggéré aux Grecs une explication vraisemblable pour l’origine de leur culture et de leur civilisation, mais non pour leur population, qu’ils croyaient autochtone (en particulier à Athènes). Or l’idée singulière de préférer les illusions des anciens aux découvertes de modernes a un parallèle dans l’Inde actuelle, avec la théorie de la « non-invasion ». Comme les Athéniens, les Indiens se croyaient autochtones ; mais, contrairement aux Grecs, ils n’avaient guère de rapports avec leurs voisins, et n’avaient pour eux aucune considération. C’est pourquoi ils n’ont jamais imaginé que la culture indienne leur devait quoi que ce soit. Toute leur culture était censée non seulement héritée (smrti), mais révélée (çruti). La science moderne a montré la fausseté de cette théorie de l’autochtonie des Indo-Aryens : la parenté des langues indo-européennes, de l’Inde à l’Irlande, ne peut s’expliquer autrement que par des mouvements de population ; les langues ne se déplacent pas d’elles-mêmes. Or, pour des raisons conjoncturelles liées à la situation politique de l’Inde actuelle, un certain nombre d’Indiens, et quelques Occidentaux dans leur sillage, ont repris à leur compte la thèse insoutenable de l’autochtonie des Indo-Aryens, de la « non-invasion » aryenne. Ce qui, pour l’Inde ancienne, était une illusion due à l’absence de données devient aujourd’hui une imposture. Il en va de même pour la préférence donnée systématiquement par Bernal au « Modèle ancien ». Mais, si l’on comprend aisément les motivations nationalistes des Indiens partisans de la « non-invasion », qu’en est-il de celles de Bernal ? Elles sont manifestement étrangères à la science. C’est ce que suggère – deuxième indice – l’emploi systématique du terme « aryen » pour désigner ce qu’on nomme depuis longtemps, et depuis l’origine chez les linguistes, « indo-européen », en réservant le terme « aryen » pour l’une des branches de la famille, dite aussi indo-iranienne. Pourquoi l’auteur parle-t-il du « modèle aryen » pour désigner la filiation indo-européenne de la langue grecque et de ses locuteurs, que nul ne conteste, pas même lui ? C’est tout simplement pour jeter l’opprobre sur cette évidence qu’il n’ose nier, en raison des connotations national-socialistes du terme aryen, au sens d’indo-européen.
La confirmation vient avec les pages consacrées aux Phéniciens : l’exposé de la controverse sur l’importance de l’apport phénicien à la Grèce antique, dont l’auteur juge – à tort ou à raison – qu’il a été sous-estimé, s’intitule – troisième indice – « la solution finale du problème phénicien ». On ne saurait être plus clair : il s’agit bien ici d’un pamphlet idéologique et non d’un discours scientifique. Si l’auteur nous expliquait simplement que les anciens Grecs savaient mieux que nous quels peuples ils avaient côtoyés et ce qu’ils en avaient reçu, son argumentation, même contestable, devrait être prise en considération, d’autant que, contrairement à ses homologues indiens, il ne nie pas la réalité des invasions, ou infiltrations, indo-européennes en Grèce. Mais, comme son discours se réfère constamment au racisme et à l’antisémitisme de tous ceux qui ont soutenu cette évidence, et qui en ont tiré les conséquences, il apparaît même au profane que l’auteur se livre au terrorisme intellectuel. C’est pourquoi le livre donne l’impression d’une entreprise de désinformation scientifique. Mais avant de porter un tel jugement sur un auteur, il faut en réunir les preuves, et se garder de lui faire un procès d’intention. Par chance, c’est l’auteur lui-même qui nous les fournit dans sa préface.

B. La préface

La préface nous rappelle que l’auteur est un sinologue, spécialiste des relations entre le Chine et l’Occident au XXe siècle et de la politique chinoise contemporaine. Après avoir consacré vingt années à ce domaine, il se tourne vers le Vietnam à partir de 1962, afin, précise-t-il, d' »apporter sa propre contribution au mouvement de résistance contre l’oppression qu’exerçait alors l’Amérique dans cette région du monde. » Puis, en 1975, il juge qu’avec la fin de la guerre d’Indochine et le déclin du maoïsme « ce n’était plus l’Asie orientale, mais l’est du bassin méditerranéen qui constituait désormais le lieu de tous les dangers et le point de mire du monde entier ». C’est alors, dit-il, qu’il s’intéresse à ses « racines juives », apprend l’hébreu, et, ce faisant, observe de nombreuses similitudes entre l’hébreu et le grec. Ce qui le conduit, de fil en aiguille, à se convaincre qu’à côté de la part héritée du vocabulaire grec, qu’il estime à 50 %, « un quart vient du sémitique » ; et pour le quart restant, après avoir éliminé diverses possibilités, dont celle du substrat préhellénique, la lecture du Coptic Etymological Dictionary lui apporte la solution : l’emprunt à l’égyptien.
Ceux qui, comme lui, se sentent portés par l’idéologie dominante ne se gênent pas pour avouer leurs motivations les moins avouables. On ne risque donc pas de leur faire un procès d’intention. Voilà donc un sinologue qui avoue avoir porté intérêt au Vietminh en guerre contre son pays, puis aux rapports entre la Grèce, l’Egypte et la Phénicie en raison de son ascendance juive ! Imaginez un instant qu’un indo-européaniste de fraîche date explique dans sa préface qu’il s’est consacré aux études indo-européennes depuis qu’il s’est trouvé des ancêtres aryens (au sens que Bernal donne à ce terme) ! Notre lauréat se vante de tout ce qu’il reproche à ses devanciers : « Je découvris, stupéfait, que ce que je commençai dès lors à appeler le « Modèle ancien » n’avait en fait été rejeté par les historiens qu’au début du XIXe siècle, et que l’histoire grecque telle qu’on me l’avait enseignée, loin de remonter aux Grecs eux-mêmes, avait été élaborée vers 1840-1850. Astour m’avait appris que l’antisémitisme avait profondément marqué la représentation des Phéniciens dans l’historiographie ; je n’eus aucun mal à mon tour à faire le lien entre le rejet de l’Egypte et l’explosion du racisme en Europe du nord au XIXe siècle. Il me fallut beaucoup plus de temps pour démêler les rapports avec le romantisme et les tensions entre religion égyptienne et christianisme. » Mais l’histoire romaine telle qu’on l’enseigne aujourd’hui n’est plus celle des anciens ; elle est née avec les travaux de Niebuhr, d’Ambrosch, de Mommsen, au XIXe siècle. Il est curieux qu’on ait à rappeler à Bernal que le travail de l’historien ne consiste pas à suivre une tradition indigène plus que bimillénaire, mais à en faire une lecture critique, comme disent les marxistes. Car Bernal, admirateur déclaré du Vietminh, est, si l’on peut dire, un marxiste de naissance : comme le rappelle la rédaction de la revue Krisis en introduction à l’article de Mary R. Lefkowitz (Krisis 23, 2000, p. 43), « Black Athena est par ailleurs dédié à la mémoire de son père, John Desmond Bernal (1901-1971), célèbre écrivain marxiste (Marx and Science, International Publ., New York, 1952), qui publia de nombreux ouvrages sur l’histoire des sciences et fut en son temps un défenseur résolu de Staline et de Lyssenko. » Nous y voilà.

C. La notice de présentation des PUF

Un auteur, il ne faut pas l’oublier, n’est rien par lui-même. A moins de s’auto-éditer et de s’auto-diffuser, il n’existe que par son éditeur et son diffuseur. Rappelons à ce propos la réponse que fit Georges Marchais à celui qui lui demandait si, dans une France communiste, Soljénitsyne pourrait être publié : il pourrait l’être, à condition de trouver un éditeur. Qui tient l’éditeur et le diffuseur tient l’auteur et peut le réduire au silence, ou au samizdat, s’il regimbe. Bernal n’a pas seulement trouvé à se faire éditer et à se faire diffuser. Il s’est fait également traduire, et la notice qui figure sur la quatrième de couverture de la traduction vaut la peine d’être lue de près. « Peu de livres auront suscité des réactions aussi passionnées que Black Athena, dont le premier volume a paru en 1987. La somme des comptes-rendus atteint plusieurs centaines de pages. Une réfutation signée de grands noms de l’hellénisme et de l’égyptologie a été publiée. Mais, par delà la vivacité des polémiques, chacun s’accorde à considérer que la réflexion sur les origines de la civilisation grecque a été durablement relancée. » Il est difficile de se moquer plus violemment des lecteurs que ne le fait le porte-plume des PUF. Car si l’ouvrage a été réfuté, et ce, par « de grands noms de l’hellénisme et de l’égyptologie », la réflexion sur les origines de la civilisation grecque n’a pas été relancée : à moins d’admettre que lesdits « grands noms » ne connaissent rien à leur affaire, la question est revenue à son point de départ. Et s’il faut faire la part égale entre un sinologue reconverti et les spécialistes du domaine concerné, pourquoi ne pas publier une traduction française du recueil d’articles édités par Mary L. Lefkowitz et Guy MacLean Rogers, « Black Athena » Revisited, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1996. « L’édition française », poursuit la notice, après avoir donné un résumé de l’ouvrage, « permettra à un large public savant et cultivé de prendre connaissance du dossier. » Non : elle ne donne la parole qu’à l’une des parties en présence. Si les quelques rares spécialistes savent à quoi s’en tenir, le grand public cultivé croira que tout ce qu’il avait appris sur les origines de la culture et de la civilisation de la Grèce antique est une invention de falsificateurs racistes et antisémites. Le texte indique clairement l’enjeu de cette manipulation : « (Bernal) propose de donner définitivement congé à l’interprétation indo-européaniste extrême inventée au XIXe siècle (le « Modèle Aryen »), et d’adopter un « Modèle Ancien Révisé », qui actualise la conscience que les Grecs de l’Antiquité ont eu des origines cosmopolites de leur propre civilisation. » Les cités grecques, qui, comme toute culture traditionnelle, avaient une forte conscience de leur identité, établissaient une frontière nette entre nationaux et « métèques », et pratiquaient tout naturellement la préférence nationale, vivaient en fait sur une illusion : elles étaient cosmopolites sans le savoir ! C’est donc les cosmopolites, isolés et marginaux en leur temps, qui avaient raison contre l’immense majorité de leurs concitoyens. D’où l’espoir exprimé à la fin du texte – in cauda venenum : « On peut ainsi espérer que le pays de Victor Bérard et de Paul Foucart, et toute la francophonie, viendront se faire entendre dans une « dispute » scientifique dont les enjeux vont du statut des disciplines classiques jusqu’à l’image de l’Europe dans l’histoire des civilisations. » Ces derniers mots visent ceux qui, à tort ou à raison, invoquent la Grèce antique dans les débats actuels : attention, n’invoquez pas l’exemple grec en faveur de la nation, la Grèce était en fait cosmopolite, comme les nations d’Europe sont en train de le devenir, et doivent continuer dans cette voie. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est qu’on invoque, outre l’autorité de Paul Foucart et celle, bien ébranlée, de Victor Bérard, « toute la francophonie ». Toute la francophonie, c’est pour l’essentiel à l’Afrique francophone que pense l’auteur de ces lignes. On peut supposer que la Wallonie, les cantons francophones de Suisse et le Québec ne se sentiront pas spécialement concernés. Mais l’Afrique noire, francophone ou non, l’est au premier chef. Non pas, bien sûr, l' »Afrique réelle », mais le petit lobby dit « afrocentriste » qui soutient que la civilisation est née en Afrique et que l’Europe, loin de l’avoir créée, s’en est seulement approprié le mérite et les bénéfices. Bernal nous apprend qu’il n’a découvert l’existence de ce courant qu’assez longtemps après avoir entrepris son travail, et avoir modifié l’intitulé de son livre, African Athena, en Black Athena sur la suggestion de son éditeur. Ces deux indications sont extrêmement intéressantes. Elles montrent qu’aujourd’hui l’entreprise dépasse de loin les motivations personnelles exposées dans la préface. Celles-ci suffiraient à discréditer le livre. Mais elles ne suffiraient pas à valoir à son auteur l’honneur du prix Lyssenko. Le prix ne récompense pas les rêveries d’un isolé, mais la contribution, pleinement consciente ou non, du porte-parole d’un groupe à un projet qui le dépasse. Ce groupe n’est pas le réseau de collègues et d’amis qu’il remercie dans sa préface ; ce projet n’est pas celui que traduisait le titre initialement choisi. Le projet était alors ouvertement politique : « L’objectif politique de Black Athena est naturellement d’amener la culture européenne à en rabattre un peu de son arrogance. » (I, p. 97). Avec le changement d’intitulé, clin d’œil plutôt que ralliement aux délires afrocentristes, le débat se trouve déplacé au plan racial. Il est dès lors plus facile d’y voir clair. Quand l’auteur propose de ramener le nom de la déesse Athéna et de la ville d’Athènes à l’égyptien Ht Nt « temple ou maison de Neith », l’indo-européaniste n’a guère à objecter, puisqu’il n’a rien à proposer. Des objections fondées, comme celles que formulent Jasanoff et Nussbaum dans leur article du recueil précité (Lefkowitz et MacLean Rogers, 1996) ont peu d’impact sur le grand public cultivé. Mais quand de la « blonde Athéna aux yeux bleu clair » on prétend faire une noire, le moins averti s’aperçoit qu’on se paie sa tête. Et il lui revient en mémoire que nous savons fort bien à quoi ressemblaient les anciens Grecs. Nous le savons par la statuaire, par une foule de documents figurés, de témoignages littéraires, et notamment les traités de physiognomonie. A supposer que les Proto-Grecs du IIe millénaire aient été colonisés par des Phéniciens et des Egyptiens, il n’en est rien résulté de ce point de vue. Qu’ils aient le fin visage de Platon ou celui, plus grossier, de Socrate, les Grecs ne ressemblaient pas plus à des Egyptiens que leurs temples à des pyramides, ou leurs cités aux monarchies théocratiques d’Egypte ou du Proche-Orient.

BIBLIOGRAPHIE

Bernal (Martin), Black Athena – Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, I-II, traduit de l’américain par Nicole Genaille, Paris, PUF, 1996-1999.

Burkert (Walter), Die orientalisiezende Epoche in der griechischen Religion und Literatur, Heidelberg : Winter (Sitzungsberichte der Heidelberger Akademie der Wissenschaften, phil.-hist. Klasse, 1), 1984.
Jasanoff (Jay H.), Nussbaum (Alan), Word Games – The linguistic évidence in Black Athena, in Lefkowitz and MacLean Rogers (p. 177-205).
Lefkowitz (Mary R.), MacLean Rogers (Guy), Black Athena revisited, Chapel Hill and London, The University of North Carolina Press, 1996.
Masson (Emilia), Recherches sur les plus anciens emprunts sémitiques en grec, Paris, Klincksieck, 1967.
Szemerényi (Oswald), « The Origins of the Greek Lexicon – Ex oriente lux », in Journal of Hellenic Studies, 1994, p.144-157.